
-Que tous ceux qui votent “pour” lèvent la main ! tonna la grosse voix de Saint Pierre.
Sans l’ombre d’une hésitation, toutes les mains se levèrent, même celles de la Sainte Vierge et du Christ. Assis au bout de la table de réunion, l’angelot Loki se tassa. Cette fois, il était dans de sales draps. Il avait réussi à se mettre à dos la totalité des bienheureux qui peuplaient les jardins célestes. C’était vrai que ces derniers temps, il s’était montré particulièrement déchaîné. Il avait déclenché toute une série de catastrophes, tourné en ridicule les saints patrons, inventé des miracles bidons et joué des tours pendables à de pauvres âmes… mais c’était sa nature et il n’en éprouvait aucune honte.
Excédé d’entendre les plaintes des uns et des autres, Saint Pierre les avaient tous convoqués pour une réunion exceptionnelle. Loki, convié lui aussi, y était allé désinvolte. Mais à mesure que les griefs contre lui étaient exposés, il perdait peu à peu de sa contenance. Personne n’avait plus le coeur à rire de ses sottises. cette fois, la punition serait exemplaire.
-Je propose qu’on envoie ce malappris sur terre, dit la Sainte Vierge sévère. Affligé des peines humaines, il devrait apprendre à réfléchir aux conséquences de ses actes.
-Et il apprendra peut-être à réfléchir tout court ! renchérit Sainte Geneviève.
-Un séjour parmi les hommes lui enseignera la valeur du travail et le respect d’autrui, acquiesça Saint Pierre tout content de trouver les autres de son avis. Entends-tu Loki ? Nous te privons de tes ailes jusqu’à ce que tu fasses acte de contrition. As-tu quelque chose à ajouter ?
L’angelot secoua la tête. Il était impossible de lire la moindre émotion sur son visage.
On le déposa au coeur d’un quartier ouvrier, vêtu d’habits élimés et de vieilles galoches. Aux yeux de tous, il avait l’aspect d’un enfant de sept ou huit ans, seul, fragile et égaré… C’est avec un peu de peine que Saint Michel l’abandonna, mais il savait comme tout un chacun que l’angelot avait besoin d’être châtié.
Il se passa plusieurs mois sans que la moindre nouvelle de Loki ne leur parvienne. Fallait-il s’en réjouir ? Saint Pierre était de ceux qui pensait que oui. Il se frottait les mains. L’angelot faisait enfin profil bas. Nul doute qu’en bas, on devait le faire travailler dans une usine quelque part dans les bas-fonds de la ville. Il se demandait comment Loki supportait l’effort… l’idée le taraudait tellement qu’il décida d’aller voir ça de ses propres yeux.
Il écuma toutes les usines, les fabriques et les ateliers clandestins… en vain. Loki n’y était pas. Il semblait s’être volatilisé. S’il lui était arrivé malheur, le portier du paradis l’aurait su aussitôt car c’était lui qui accueillait les âmes des défunts, à moins bien sûr que ce sacripant ne soit allé directement chez Satan ! Fatigué, il s’assit sur un banc et regarda autour de lui.
C’est là qu’il vit l’immense affiche placardée sur le mur. Un Loki souriant, vêtu d’une aube blanche, y était représenté en position de prière. Une légende disait “Venez écouter chanter l’ange des faubourgs, tous les soirs au Cabaret de la Pie qui rit !” Saint Pierre s’y rendit à vive allure, animé par la colère. La salle était archi comble. Tous venaient entendre “l’ange”… Le blasphémateur, oui ! fulminait le saint. Sa fureur redoubla lorsque Loki s’avança sur le devant de la scène, tout heureux d’être adulé et visiblement traité comme un coq en pâte.
D’un geste de la main et sans s’occuper de la panique qu’il déclenchait, Saint Pierre plongea la salle dans l’obscurité. Il saisit Loki par le col et le conduisit manu militari au paradis. Il s’en alla tout droit avec l’angelot jusque devant le Seigneur. En dépit de sa miséricorde, celui-ci ne manquerait pas de punir ce petit fauteur de troubles que rien n’arrêtait. Mais le Bon Dieu rit :
-Quel talent il lui a fallu à notre petit Loki pour amener tous ces bons à rien, ces ivrognes et ces femmes de mauvaise vie à venir écouter et apprécier ses chants angéliques ! En vérité, je te le dis, il a bien servi notre cause….
-Certes, certes, Seigneur… put seulement répondre le saint en jetant un coup d’oeil à la mine bien trop sage de l’angelot.
Celui-ci était heureux d’être revenu au paradis, même s’il éprouvait un petit pincement au coeur d’avoir quitté ses nouveaux amis. Avant de partir, il avait écrit pour eux une chanson narrant ses exploits… tous les plus vilains tours qu’il avait joués aux saints patrons.