Nouvelles en vrac

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Le masque de chair

Classé dans : Nouvelles — 28 juillet, 2015 @ 10:06

mn16.jpg A peine l’avait-il aperçu sur le catalogue des ventes qu’il en était tombé amoureux. C’était un masque de théâtre Nô, très ancien, qui représentait le visage d’une toute jeune fille d’une beauté et d’une finesse incroyables. Mais ce qu’il avait de plus émouvant était en fait la tristesse indicible qui en émanait. Emmanuel serra les poings, il le lui fallait à tout prix.
Quelques heures plus tard, après une lutte acharnée avec un vieux collectionneur d’art japonais, il rentrait chez lui, son précieux masque enfermé dans une mallette en cuir. Sa femme Sarah, éprise comme lui d’objets anciens, l’attendait sur le pas de la porte. Quand il dévoila son trésor, elle observa un silence extasié.
-Il est magnifique, absolument magnifique, murmura-t-elle.
Emmanuel toussota un peu embarrassé.
-C’est vrai, dit-il, mais son histoire est plutôt tragique… C’est l’oeuvre d’un artiste peu connu, nommé Ayiko Sagara, qui a peu à peu sombré dans la folie. Sa famille a été massacrée au tout début de l’ère Meiji. On dit qu’il ne s’en est jamais remis. Il a ensuite refait sa vie et a pris pour épouse une jeune fille de son village de vingt ans sa cadette. Malheureusement, ce mariage ne lui a pas permis de retrouver l’équilibre. Son oeuvre est devenue de plus en plus tourmentée, jusqu’à ce qu’un jour, sa folie atteigne son paroxysme…
-Et alors ? demanda Sarah caressant le visage verni du bout des doigts.
-Alors il a tué sa femme et il l’a dépecée. Ce masque serait la transposition du visage de la morte sur un morceau de terre cuite. Ce fut sa dernière oeuvre avant qu’il ne soit jugé et exécuté par les autorités.
Sarah prit le masque dans ses mains et l’observa attentivement.
-Tu crois qu’il y a vraiment de la peau humaine là-dessus ? demanda-t-elle.-Je l’ignore, mais bien qu’il fût destiné au théâtre Nô, aucun acteur n’a jamais voulu le porter…
Malgré l’horreur de son récit, Emmanuel ne nota aucune altération sur les traits de son épouse. Elle regardait toujours l’objet avec la même admiration.
-Peu importe son histoire, murmura-t-elle, c’est vraiment une très belle pièce…
Elle reposa le masque à regret et sans savoir pourquoi, Emmanuel en fut troublé. Ils passèrent une soirée étrangement silencieuse. Sarah semblait absorbée dans une rêverie intense et le jeune homme, saisi d’un malaise inexplicable, n’osa pas la tirer de ses pensées. Puis ils se couchèrent sans échanger un mot et Emmanuel sombra dans un sommeil anormalement lourd, presque comateux.
Il s’éveilla au milieu de la nuit avec la sensation qu’une main glacée étreignait sa poitrine. Sarah n’était plus dans le lit. A tâtons, le jeune homme chercha l’interrupteur. Il tendit l’oreille, mais aucun bruit ne lui parvint du reste de la maison. Aussi décida-t-il de descendre rejoindre son épouse. Curieusement, elle n’avait allumé aucune lumière. Inquiet, Emmanuel se hâta, trébuchant et se heurtant aux murs. Enfin, une lueur apparut dans le salon. Il s’avança, puis se figea horrifié. Sur le sol, derrière le canapé, gisaient les pieds nus de Sarah. Il se précipita vers elle, espérant qu’elle ne fut que évanouie. Mais le spectacle qu’il découvrit lui tordit les entrailles.
Posé sur le visage de Sarah qu’il épousait comme une seconde peau, le masque arborait une expression totalement nouvelle. La tristesse avait fait place à un sourire malsain, cruel et satisfait, à croire qu’il se réjouissait d’avoir enfin retrouvé un corps.

2 commentaires »

  1. Petitgris dit :

    Absolument délicieusement horrible ! A côté les fantômes écossais sont tellement gentils :) Bisous

  2. Marie-France du blog ilpleutsurmavie dit :

    Oh Seigneur! Je vais mourir aussi! Sandra tu as l’art vraiment de nous mettre dans la pièce!

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