Nouvelles en vrac

Nouvelles, contes et autres textes courts…

Le rêve blanc

Classé dans : Nouvelles — 30 juillet, 2015 @ 7:52

montagne

Seul sur la corniche enneigée, adossé contre la paroi en boule pour conserver un maximum de chaleur, Aloïs luttait pour garder les yeux ouverts. Il était rompu de fatigue pourtant et le vent glacial qui lui fouettait le visage, loin de le tenir éveillé, le glissait un peu plus dans la torpeur. Le jeune homme se mordit la langue jusqu’au sang. Un goût métallique lui emplit la bouche et la douleur le submergea. Il s’efforça de se concentrer dessus, de sentir chacune des micro-pulsions que ses nerfs envoyaient à son cerveau. Mais le froid à l’extérieur se fit plus aigu, accaparant de nouveau toutes ses pensées. Bon sang, il ne voulait pas mourir ! Pas comme les autres membres de l’expédition : Sarah la zoologiste qui gisait à quelques centimètres de lui, les lèvres bleues, les yeux pleins de larmes gelées… Luc, le guide, qui avait basculé dans le vide en tentant d’aller chercher du secours et Dan enfin, décédé lui aussi des suites d’une chute, volontaire celle-là, car il avait préféré le suicide à l’agonie.
En songeant à ce dernier, le coeur d’Aloïs se serra. C’était son ami. Tout au long de l’ascension, il avait pris soin du jeune homme. Il lui avait aussi raconté des légendes locales, comme celle de la Dame des neiges qui venait en aide aux voyageurs qui se perdaient dans la montagne. Ce n’était guère plus qu’un conte pour enfants, mais Aloïs se surprit à adresser une prière à la divinité qui régnait sur ce monde de glace. Ses lèvres répétaient en boucle : »je vous en prie, sauvez-moi ! » Tant que sa bouche pouvait remuer, se disait-il, il lui restait encore un espoir… aussi longtemps qu’il resterait conscient… aussi longtemps qu’il demeurerait en vie… Ses forces le quittaient, mais qu’importe, il irait jusqu’à l’épuisement total. Pourtant, malgré lui ses paupières se fermèrent. « Tu vas mourir », lui souffla un reliquat de conscience. Il essaya de bouger pour se battre encore. Dans un effort désespéré pour survivre, il ouvrit grand les yeux. Ebahi, il vit un visage féminin se pencher sur lui, une main se tendre vers sa joue. Puis une chaleur bienfaisante l’envahit. « La Dame des neiges…. »murmura-t-il.
C’est alors qu’il reprit ses esprits. Il faisait froid et il neigeait… mais il n’était pas sur une montagne ainsi que l’enseigne du bar minable d’en face, le lui confirmait. Pas plus d’ailleurs qu’il avait jamais fait partie d’une quelconque expédition. Sans doute cette aventure n’était-elle que le souvenir d’une des lectures de sa vie passée, avant qu’il ne se soit mis à boire et à vivre dans la rue. Quant à la Dame des neiges… il leva le regard vers elle. Il la connaissait bien. C’était une bénévole de la Croix Rouge. Et tandis que sa voix le berçait de remontrances, il s’emmitoufla dans la couverture qu’elle venait de lui donner, sombrant enfin dans le sommeil.

3 commentaires »

  1. Petitgris dit :

    Encore une magnifique pirouette littéraire qui chamboule et ravit le lecteur :) La limite entre rêve et réalité est souvent si ténue…surtout baignée dans les vapeurs d’alcool ! Belle journée Bisous

  2. Castel jeannine dit :

    J’ai bien aimé cette nouvelle. Merci

  3. MetM savourent dit :

    La chute est très sympa, on ne s’y attend pas du tout, c’est vraiment plaisant ! Bravo !

Flux RSS des commentaires de cet article. TrackBack URI

Laisser un commentaire

 

Les livres de Jean-Philippe... |
Diapoésies musicales |
passion littéraire |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | lire puis écrire
| Pour l'amour de la langue e...
| Laisse moi mettre des poème...