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L’acacia

Posté : 24 juillet, 2015 @ 5:20 dans Nouvelles | Pas de commentaires »

mnmtgne024.jpg Justin aimait s’asseoir au fond de son jardin pour goûter la douceur de l’air du soir. Autrefois, il se mettait là avec sa femme Sophie et serrés l’un contre l’autre, ils regardaient le paysage qui se déroulait à leurs pieds. Au dessus d’eux, le grand acacia faisait de l’ombre. Cet arbre, ils l’avaient planté ensemble, au lendemain de leur mariage. Il symbolisait leur relation et leurs sentiments. Comme eux, il avait de la profondeur, de le robustesse et de l’endurance. Même après la mort de Sophie, l’arbre était resté comme un lien entre eux. Jamais Justin ne levait les yeux vers lui sans une certaine tendresse. L’acacia était devenu son meilleur ami, son compagnon de tous les jours. Chaque année, il prenait un peu plus d’ampleur, de la hauteur. Le vieil homme en était très fier. Pas un arbre dans les environs n’avait une telle prestance.
Naturellement, il n’envisageait pas un seul instant de l’abattre, même s’il obscurcissait l’intérieur de sa maison. C’est à peine s’il s’autorisait à tailler quelques branches. Il craignait de l’abîmer. Ses voisins avaient beau lui dire qu’il perdait du terrain, qu’un jour où l’autre l’arbre pouvait tomber sur sa toiture… rien ne pouvait le persuader de s’en prendre à « son » acacia. Ce matin là en se levant, il sut que quelque chose n’allait pas. Une fatigue étrange l’avait étreint alors même qu’il sortait de son sommeil. Il avait eu un mal fou pour se redresser et s’assoir au bord du lit. Il avait attrapé le téléphone pour appeler Bernard, son médecin de famille.
C’était un ami de longue date : ils étaient allés à l’école ensemble. Celui-ci arriva en quelques minutes. Après avoir ausculté le vieil homme, il secoua la tête avec fatalisme. Justin avait besoin de repos et de soins. Deux choses qu’il n’aurait pas en restant seul ici. Il fallait qu’il entre dans une maison de repos, un endroit où il serait entouré par des professionnels. Le vieil homme n’avait pas beaucoup de famille. Il ne lui restait qu’un neveu du côté de sa soeur ainée : Boris. Il ne l’avait pas vu depuis des années. Aussi fut-il très surpris de voir le jeune homme se précipiter à son chevet… Surpris et ému ! Avec beaucoup de gentillesse, son neveu lui promit de s’occuper de sa maison et recommanda à Justin de bien se reposer, de prendre son temps afin de ne sortir que lorsqu’il serait vraiment guéri. Le vieil homme sourit et promit. Tout en sachant très bien qu’il avait peu de chances de guérison… mais sait-on jamais ? De toute façon, c’était un soulagement pour lui de savoir que sa maison et son jardin seraient entretenus par une personne de confiance !
En quittant le vieux, Boris se frotta les mains. Il fallait bien que quelqu’un entretienne la maison de Justin et il semblait que ce soit lui que le destin avait choisi pour le faire. Si ça avait été un appartement ou une maison en ville, il n’en aurait pas éprouvé la moindre joie. Mais là, c’était différent ! La baraque était bien située. Ce serait le lieu idéal où passer ses vacances et il ne débourserait pas un centime ! On ne pourrait rien lui reprocher, au contraire : il rendait service. Il avait des projets . D’abord, il allait aménager le terrain à son goût. Vu son état, le vieux n’était pas prêt d’y remettre les pieds ! Il commencerait par arracher les plantes potagères pour les remplacer par de la pelouse. Il se voyait mal entretenir des plants de tomates. Et puis surtout, il allait tronçonner ce fichu acacia. Un sacré travail, d’autant que ses racines devaient être immenses…ça n’allait pas être une mince affaire de se débarrasser de la souche !
Mais Boris était prêt à retrousser ses manches quand c’était pour la bonne cause. A la place de l’arbre, il mettrait une piscine… quand ses finances le lui permettraient. En attendant, il s’agissait de dégager le terrain. Comme il s’y attendait, l’acacia ne se laissait pas faire. Il se cramponnait de toutes ses racines… et quelles racines ! Un réseau dense et solide qui s’enfouissait à des mètres de profondeur. Sous un soleil implacable, Boris passa plusieurs heures à batailler, armé d’une pioche et de cisailles. La plus grande partie de l’arbre avait cédé face à la tronçonneuse, son tronc gisait sur la pelouse et le jeune homme se promettait de le débiter plus tard en petits morceaux.
La chaleur intense de la journée déclencha un orage. Un vent d’une force et d’une intensité prodigieuses soufflait sur la montagne. Une pluie cingla le massif. Les cours d’eau, déjà chargés par la fonte des glaces débordèrent. L’eau s’infiltrait partout et en particulier dans les failles des parois rocheuses. Fragilisée, la pierre se fissurait, tombait en éclats. De gros blocs se détachaient et dévalaient la pente. La plupart arriva en bas sans encombre, cependant, l’une d’elles, rapide dans son élan, dégringola toute la montagne. Elle entra droit dans le mur nord de la maison de Justin… Boris qui dormait à l’intérieur fut tué sur le coup.
En dégageant son corps des décombres le lendemain, un des pompiers nota : C’est dommage que le vieux Justin ait fait abattre son arbre ! S’il avait été là, il aurait bloqué le caillou : il était pile sur sa trajectoire ! »

Inspiration criminelle

Posté : 23 juillet, 2015 @ 5:19 dans Nouvelles | Pas de commentaires »

Tom aimait se promener dans les musées. Il pouvait y passer des journées entières. Que ce soit parmi les sculptures, les tableaux ou les tapisseries, il ne se lassait pas de contempler les oeuvres du passé. Ce n’était pourtant pas un expert en la matière. Il ignorait tout des grands mouvements culturels, des époques, des artistes, mais les oeuvres, au-delà du contexte de leur création lui parlaient. Il leur trouvait un sens caché, une esthétique particulière qui répondaient à sa personnalité. Ces moments où il entrait en communion avec la part divine qu’elles véhiculaient étaient précieux. Longtemps après les avoir vues, les oeuvres continuaient d’habiter son âme.
Parfois en roulant, il voyait sur le bord de la route des cadavres d’animaux et presque toujours, il se sentait obligé de s’arrêter. Délicatement, il les soulevait et les posait sur un tapis d’herbe ou de mousse, les couchant de façon à ce qu’on n’aperçoive plus leurs blessures. Puis c’était plus fort que lui, il leur ménageait une couche de fleurs, de feuilles ou de cailloux, selon ce qu’il trouvait. L’important étant que cette pauvre chose sanguinolente devienne agréable au regard et ne soit pas morte en vain. Il transformait donc son corps, le sublimait, puis remontait dans sa voiture l’esprit en paix.
La mort ne lui faisait pas peur, mais il y pensait continuellement. Sans cesse, il retournait cette idée dans son esprit. Sa propre mort ne l’intéressait pas car il ne pourrait pas la contempler, mais celle des autres… Il y avait tant de façons différentes de mourir ! Certaines mort étaient « belles », d’autres « tragiques » ou « violentes », on mourrait à tout âge, dans n’importe quel milieu social. En ce bas monde, c’était la seule chose qui mettait les gens à égalité. Dans tous les domaines artistiques, les représentations, les réflexions autour de la mort le fascinaient. C’était là, dans l’aboutissement de toutes les destinées humaines que l’art atteignait son summum. En dépassant la mort, en touchant à l’éternité, il prenait tout son sens. L’art gothique le séduisait par-dessus tout : c’était grand, massif, ça tendait vers le ciel, vers le divin… tout comme lui. Oubliant le côté macabre, il y trouvait un sens spirituel, certes torturé, mais merveilleusement beau.
Naturellement, il s’était essayé lui-même à l’art. Hélas, ses sculptures manquaient de personnalité, ses peintures de relief, ses écrits de profondeur et il n’avait pas l’oreille musicale. La photographie l’avait sauvé et avec l’avènement du numérique, il avait cru pouvoir enfin maîtriser tous les stades de sa création. Pour autant, les résultats obtenus étaient loin de la satisfaire. Immanquablement, un détail venait perturber l’harmonie de son travail en dépit du soin et du temps qu’il y consacrait. C’était rageant. Il aurait voulu tout contrôler, mais les paysages, la lumière, ne se prêtaient pas à ses caprices. Certes, il pouvait « tricher » grâce à l’informatique, par retouches, mais cela revenait à dénaturer l’image. Pourquoi choisir un modèle pour le vider ensuite de son essence ?
Au bout de quinze ans de travail dans la même usine, il fut choisi pour remplacer son chef parti à la retraite. Un de ses collègues, Guy, une tête brûlée, lui en voulut particulièrement. Tom ne lui avait jamais adressé la parole car il n’aimait pas les faiseurs d’histoires. Et voilà qu’à la partie du travail, celui-ci le suivit… Il le prit violemment à partie, l’accusant de manoeuvres frauduleuses pour obtenir ce poste qu’il ne méritait pas. L’itinéraire emprunté par Tom était désert, car il aimait la solitude. Pourtant cette fois, il aurait préféré une rue pleine de passants. Guy avançait avec un air menaçant. Manifestement, il avait bu. Plutôt chétif, Tom se dit que dans une bagarre, il n’aurait pas le dessus. Sagement, il choisit la fuite. Hélas, l’autre le poursuivit. Il courait vite, beaucoup trop vite. Affolé, Tom s’engagea dans un escalier, Guy sur ses talons, mais il déboucha sur un cul de sac. Pris au piège, il fit volte face et se protégea, tendant les mains en avant. Dans son élan et embrumé par l’alcool, Guy bascula en arrière, dégringolant les marches.
Tom regarda le corps et un frisson parcourut sa peau. Ce n’était pas de la peur ou du remords, mais plutôt un mélange d’excitation et de plaisir. Il savait qu’il fallait cacher son crime, quitter les lieux rapidement… mais une joie intense occultait le reste. Ce cadavre était à sa merci. Il repensa au musée et à ses merveilles et se dit que ce modèle n’attendait que lui pour prendre forme. La chute avait fait prendre au corps une position grotesque. Tom le retourna, plaça les membres autrement. Puis il nettoya les lieux, balaya le sol et fourra les débris dans un sac en plastique. Grâce au froid qui lui faisait porter des gants, il ne laisserait pas d’empreintes. Aussi s’accorda-t-il un dernier plaisir : il donna un titre à son oeuvre sur un petit carton et la photographia.
L’expérience hanta son esprit pendant des semaines, un vrai moment de grâce ! Enfin, il était devenu un artiste, avec un matériau à la hauteur de ses aspirations ! Il devait en trouver d’autres, corriger les imperfections de la première oeuvre… La chance lui sourit. Il l’avait croisée chaque matin pendant des années et aujourd’hui, il la remarquait enfin. Elle avait la beauté d’une statue grecque, la démarche décidée, presque martiale… Il la suivit. Armé de chloroforme, il l’immobilisa à l’angle d’une rue. La suite fut facile. Une piqûre dans le cou la figea à tout jamais et il put déposer au bout d’une demie-heure un titre calligraphié sur la poitrine d’une déesse impeccablement drapée dans de la soie.
Clara Farrel inspecta la scène du crime. Sa propreté anormale était mauvaise pour l’enquête : les experts n’y trouveraient ni empreintes ni A.D.N. L’ennui, c’est que c’était déjà la deuxième victime de cet assassin à l’hygiène embarrassante. Un autre corps avait été trouvé, mis en scène et affublé d’un titre : « L’homme au nez cassé », celle qu’elle avait sous les yeux était une « Athéna Chryséléphantine »… elle espérait que la liste n’allait pas encore s’allonger !
Dans le journal, Tom découvrit un article consacré à son oeuvre. La police avait déjà fait le lien entre les deux morts. Bien sûr, le premier était bien moins beau que le second… et les photos qui illustraient le compte rendu étaient franchement médiocres. Elles ne rendaient pas justice à son travail. Et dire que lui en avait fait de meilleures et qu’elles dormaient là, par dizaines dans un tiroir ! Le public méritait de les connaître ! Il les attrapa, choisit les plus belles et les glissa dans des pochettes de papier Kraft. Puis il inscrivit l’adresse de différents journaux, ceux qui à son avis, émettaient les opinions les plus pertinentes. Les autres ne méritaient pas son attention. Il prit les enveloppes (il les porterait en route) et se hâta. La notoriété était à sa portée, il devait trouver de nouveaux modèles. Il fourmillait déjà d’idées. Un jour, lui aussi passerait à la postérité ! Il fourmillait déjà d’idées. Un jour, lui aussi passerait à la postérité !
Clara fulminait. Depuis le début, tout allait de travers. Le laboratoire n’avait rien de nouveau à lui apprendre. Les témoins, si on pouvait appeler ça des témoins, restaient dans le vague. Personne n’avait rien vu, rien entendu. L’assassin en plus, se moquait d’eux. Il avait eu le culot d’envoyer des photos à la presse. Clara s’était fait remonter les bretelles pour ne pas les avoir interceptées avant leur diffusion sur le net. C’était injuste. Son travail à elle était sur le terrain que Diable ! La traque sur Internet était du ressort d’autres brigades… mais son chef n’avait que faire de la justice. Un brin misogyne, il avait pris un plaisir certain à lui aboyer dans les oreilles. Il fallait qu’elle trouve cet assassin, ne serait-ce que pour clouer le bec à ce macho !
Le garçon l’avait bousculé… Puis il avait continué sa route sans même s’excuser. Tom s’était retourné pour le fusiller du regard, mais l’autre, indifférent, lui tournait le dos. La colère l’avait envahi. Il avait fait demi-tour et l’avait suivi. Ce gamin mal élevé allait voir qui il était ! Le jeune homme marchait vite, il dut courir pour le rattraper. Entendant des pas, celui-ci se retourna avec un sourire narquois insupportable. Tom vit rouge. Sans réfléchir, il saisit la seringue dans sa poche et le frappa au cou. Puis il regarda le corps qui s’effondrait en même temps que sa colère… encore un modèle sans intérêt ! Avec sa minutie coutumière, il arrangea la scène. Il ébouriffa la chevelure plaquée sur le crâne pour lui donner un aspect naturel. Malheureusement, l’homme était banal. Rien ne pouvait changer cela. Son visage trop rond et trop lisse était totalement inexpressif. Que faire d’une telle physionomie ? Un bruit de moteur l’empêcha de trouver une solution, il dut prendre la fuite. Une oeuvre inachevée : il ne manquait plus que ça !
Le corps était encore chaud. Ils avaient dû louper l’assassin de peu. Cette fois, il devait être pressé car les enquêteurs trouvèrent enfin une empreinte : celle d’un pouce. Une trouvaille qui remonta le moral de Clara. Ils finiraient bien par le coincer !
Il l’avait échappé belle, mais il n’était pas tranquille : il craignait d’avoir laissé des traces ou d’avoir été aperçu… il devrait se faire discret quelques temps. Pour tromper son ennui, il ouvrait l’album où il avait compulsé toutes les photos de ses proies, tous les articles qui parlaient de ses exploits, mais ça ne suffisait pas. C’était devenu comme une drogue pour lui. Les meurtres, les arrangements artistiques, le battage médiatique, il avait besoin de tout ça. Et puis, il ne pourrait s’arrêter que lorsqu’il aurait créé un véritable chef-d’oeuvre. Pour cela, le modèle devait être exceptionnel. Etre beau, bien fait, mais pas seulement… le talent devait l’habiter, ça devait se lire sur son visage. Hélas, la mort efface ce genre d’expression… Alors il choisirait quelqu’un dont le talent ne pouvait être ignoré de qui que ce soit. C’est à ce moment qu’il pensa à cette jeune actrice dont la beauté l’avait toujours fasciné. Il était même allé la voir au théâtre où il avait découvert qu’elle était également douée. Aujourd’hui, elle était célèbre. C’est elle qu’il lui fallait !
Toute la difficulté venait de son entourage. Gardes du corps et petit personnel gravitaient en permanence autour d’elle. Elle n’était jamais seule… Il faillit renoncer, mais c’était trop tard, elle le hantait déjà. D’ailleurs, il savait comment il la mettrait en scène. Il avait tout prévu : le couvre lit en satin sur lequel elle reposerait, les fleurs qui couronneraient sa tête… Il se redressa brusquement au volant de sa voiture. Affublée d’une perruque et de grosses lunettes, elle passait devant lui, méconnaissable. Où allait-elle ? Il n’allait pas tarder à le découvrir…
La ruelle était sombre, une aubaine ! En dépit de sa fortune et de sa notoriété, la jeune femme n’avait pas renié ses origines. Elle venait incognito rendre visite à ses grands-parents qui habitaient toujours le quartier. L’endroit idéal pour lui tendre une embuscade. Tom avait garé sa voiture dans l’obscurité et s’était caché entre elle et le mur. Dans l’ombre, il était invisible… Soudain, tout bascula. Les phares de sa voiture s’allumèrent et le véhicule fonça sur lui. Quel imbécile ! Il avait laissé les clés sur le contact.
La douleur était immense. D’un oeil trouble, il avait vu les feux de la voiture s’éloigner. Il en aurait pleuré ! Oh, pas de s’être fait culbuter pas sa propre voiture, bien que ce fut assez pénible en soi ! C’est juste qu’il allait mourir sans avoir pu achever son oeuvre. Il prit la décision qui s’imposait. En rampant, il atteignit le milieu de la rue, sous l’unique réverbère en état de marche. Cette fois, ce serait une oeuvre posthume !
Les policiers quadrillaient le secteur. Un autre cadavre avait été découvert. Comme les précédents, sa position n’était pas naturelle. Etendu, les bras et les jambes écartés, un petit carton était posé sur sa poitrine. Il y était écrit : « l’homme de Vitruve ». Clara haussa les épaules, ce type était cinglé ! Enfin, il devenait de plus en plus négligent : une fois encore, il avait laissé ses empreintes partout sur la scène de crime !

Héritage

Posté : 22 juillet, 2015 @ 5:18 dans Nouvelles | Pas de commentaires »

20070707031.jpg Quand leur père eut rendu son dernier souffle, Jean Leclerc et ses trois frères se retrouvèrent chez le notaire. Endimanchés, mal à l’aise, ils n’osaient même pas se regarder de peur de lire dans les yeux des autres, cette convoitise malsaine qui s’était insinuée en eux et dont ils avaient honte. George, le défunt, s’était efforcé de faire un partage équitable entre tous ses enfants. Il avait légué à chacun d’eux les terres les plus proches de leurs exploitations respectives, le matériel le plus utile…
Jean qui s’était vu attribuer le champ dit « à la pierre du cherche midi », difficilement exploitable car (comme son nom l’indiquait) un énorme rocher se trouvait en son centre, avait reçu en compensation un tracteur flambant neuf, la dernière folie du vieil homme… Ses frères, bien heureux de ne pas avoir hérité du champ maudit et de sa pierre, n’en éprouvèrent aucune jalousie. Quant à Jean, il riait sous cape en voyant leur air plein de commisération. Ce caillou, il en faisait son affaire ! A l’époque de son père, c’était certes un obstacle : il en fallait des bras pour bouger une telle masse !… A la sienne, aidé de son tout nouveau tracteur dont il était si fier, ce serait de la rigolade ! D’ailleurs, il allait immédiatement s’atteler à la tâche.
La pierre était là depuis longtemps. Elle était bien ancrée dans le sol et il lui fallut creuser autour pour la dégager. Ensuite, armé de chaînes et de crochets, il la tracta hors de son emplacement. Mais sous la pierre, une surprise l’attendait : bruni par le temps, fissuré, presque incrusté dans la terre, reposait un squelette humain. Jean frissonna. Il ne savait pas qui était cet homme, mais comme le champ était dans sa famille depuis plusieurs générations, un de ses aïeux en était probablement responsable. A quoi bon ternir son nom ou s’exposer à la médisance des gens pour un cadavre oublié depuis des lustres ? se dit-il.
Il enveloppa les ossements dans une vieille bâche. Ca pesait étonnement lourd. Puis il les porta jusqu’au Loir. Sou les arbres, l’eau était plus profonde et surtout, comme le cours d’eau formait un coude, un épais dépôt de vase, de branches mortes et d’algues s’y était formé. Le squelette y serait invisible et même s’il était traîné au fil de l’eau, il serait difficile de retrouver l’endroit d’où il était venu.
Il s’éloigna de la rivière l’esprit en paix. A vrai dire, il ne pensait plus à rien d’autre qu’au travail qui l’attendait dans son champ enfin dégagé. Sûrement aurait-il été surpris d’apprendre qu’il venait de commettre un crime ! Et pourtant… ne venait-il pas dans son ignorance de détruire un site préhistorique ? Au fond du cours d’eau, doucement entraînés par le courant, les os d’un homme du néolithique commencèrent à s’éparpiller…

Fred28

Posté : 21 juillet, 2015 @ 5:16 dans Nouvelles | Pas de commentaires »

informatique001.jpg Le voisin du dessus, Yvan Poulof, était un légionnaire à la retraite. Il avait la fâcheuse habitude d’écouter des marches militaires, parfois si fort que Steph’ en avait des poussées de boutons. Il lui avait bien demandé à diverses reprises de baisser le son, mais le vieux l’avait regardé avec un tel mépris qu’il avait aussitôt compris qu’il perdait son temps. Le jeune homme d’ordinaire était plutôt placide. Mais cette fois là, son sang n’avait fait qu’un tour ! Si ce vieil emmerdeur voulait la guerre, il allait l’avoir ! Pour ce qui était de faire du bruit, il n’avait que l’embarras du choix : chaîne stéréo poussée à fond, télévision à tue-tête… ou même, pourquoi pas, un petit concert privé de guitare électrique avec l’ampli à pleine puissance ! Finalement, c’est cette dernière solution qui l’avait séduit. Ah, il s’en était donné à coeur joie ! Et le résultat ne s’était pas fait attendre… Le vieux avait dévalé l’escalier (il était étonnamment rapide). Puis il s’était précipité sur la porte du jeune homme où il avait tambouriné avec frénésie.
Steph’ ricana en sourdine en regardant Poulof à travers le judas. Il était sur le palier, le visage congestionné de colère. « Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse ! » pensa-t-il. Il entrouvrit l’huis en prenant soin de laisser la chaîne de sécurité. L’autre poussa une sorte de grondement menaçant. Avec ses gros yeux globuleux injectés de sang, ses cheveux gris ébouriffés et ses lèvres retroussées sur des dents anormalement blanches, il avait l’air d’un fou. D’ailleurs, il essaya de glisser ses mains dans l’entrebâillement de la porte pour agripper le jeune homme. Celui-ci eut juste le temps de la rabattre sur son bras pour l’empêcher d’atteindre l’attache de la chaîne. Voyant qu’il ne parviendrait pas à entrer, le retraité menaça Steph’ d’appeler les gendarmes, de porter plainte auprès du syndicat des copropriétaires, puis il passa aux menaces de mort…
Steph’ lui ferma la porte au nez. Une fois de plus, tout dialogue était impossible. Il faillit lui coincer les doigts et l’entendit jurer et l’insulter avant de remonter chez lui. Comme il fallait s’y attendre, une affreuse musique jaillit, rythmée par le son monotone d’un tambour. Mais le jeune homme s’en moquait, il avait l’impression d’avoir remporté une manche. Il mit des bouchons dans ses oreilles en souriant. S’il continuait comme ça, ce vieux fou allait finir par avoir des ennuis avec ses autres voisins et alors, ce serait peut-être lui qui se retrouverait entre deux gendarmes !
Il était plongé dans un roman policier quand sa messagerie électronique se manifesta. Cela venait du site de rencontre sur lequel il venait juste de s’inscrire. Le message émanait de « FRED 28″. Tout d’abord, Steph’ crut qu’il y avait une erreur et que c’était un garçon, mais la teneur même du message le détrompa : « Salut, je m’appelle Frédérique et je suis étudiante en littérature anglaise et toi ?  » Le jeune homme sourit et tapa : « Moi c’est Steph’ et je suis étudiant en littérature médiévale. Dis, qu’est-ce que tu aimes comme musique ? » Le dialogue s’éternisa, mais le jeune homme ne vit pas le temps passer. C’était la première fois qu’il se découvrait autant de points communs avec quelqu’un… Il reçut d’autres messages émanant d’autres femmes, elles aussi probablement très sympathiques… mais FRED 28, Frédérique, était la seule qui l’intéressait vraiment. Il pouvait communiquer avec elle jusque tard dans la nuit sans en éprouver de lassitude.
Il se mit à penser à cette jeune femme de plus en plus souvent. A quoi ressemblait-elle ? Comment était son rire ? Et son parfum ? Ca révèle tellement de choses le parfum d’une femme… Bien sûr, il lui avait posé des tonnes de questions auxquelles elle avait répondu complaisamment. Mais ce n’était pas suffisant. Il lui manquait le contact humain indispensable à toute relation digne de ce nom. Il aurait voulu pouvoir lui toucher la main, passer son bras autour de son épaule. L’embrasser peut-être, si elle était d’accord. Pour le moment, ce fichu écran d’ordinateur qui leur avait permis dans un premier temps de se rapprocher, était un obstacle entre eux. L’amour virtuel, ça n’était pas son truc.
Il fallait qu’il la voie, qu’il la rencontre en chair et en os. Pourvu qu’elle accepte un rendez-vous ! se dit-il en pianotant sur le clavier. Il attendit quelques instants, le coeur battant. Peut-être qu’elle n’était pas encore connectée… mais la réponse arriva presque aussitôt. Elle voulait bien, à condition de fixer elle même le lieu et l’heure de la rencontre. Steph’ pouvait la comprendre. Il y avait tellement de cinglés qui surfaient sur internet, ce n’était pas prudent pour une femme de se laisser entraîner par n’importe qui ! Pourtant, l’endroit qu’elle choisit n’avait rien de très rassurant : c’était un petit parc à deux pâtés de maisons de chez lui. Habitait-elle dans les environs ? Ce qu’il trouva vraiment curieux, c’est qu’elle lui demandait de la retrouver à minuit pile. Soit elle était inconsciente, soit elle lui faisait réellement confiance ! Mais l’idée en elle-même le séduisait, il s’empressa d’accepter…
Il avait plus d’une demie-heure d’avance. Elle n’était pas encore là, bien entendu. D’ailleurs, l’endroit était totalement désert. La petite coquine avait-elle une idée derrière la tête ? Il avait toujours trouvé que ce parc, avec ses hautes haies avait un côté intime, mais jusque là il ne l’avait vu qu’en plein jour. De nuit, il se révélait vaguement inquiétant. Les buissons qui vous cachaient à la vue des autres pouvaient aussi bien abriter quelques individus animés de mauvaises intentions… Il haussa les épaules. Il n’allait quand même pas commencer à devenir nerveux !
Les mains dans les poches, le regard rivé sur la route d’où il présumait que la jeune femme arriverait, il ne se rendit pas compte qu’il y avait quelqu’un derrière lui. Il ne le sut que trop tard, quand une cordelette enserra son cou. Il se débattit longuement, essayant de capter un peu d’air, mais son agresseur ne lâcha pas prise avant qu’il ne s’effondre, mort.
Calmement, celui-ci desserra la cordelette, la roula et la rangea dans sa poche, puis tira le corps sous un buisson. On ne le retrouverait probablement pas avant le lendemain. Il fouilla les poches de sa victime et en extirpa une clé : celle de son appartement. Il n’avait plus qu’à s’y rendre pour effacer toute trace de « FRED 28″ sur l’ordinateur du jeune homme. Il avait eu une fameuse idée en inventant celle-ci et pour tout dire, il n’aurait jamais cru qu’un piège aussi grossier puisse fonctionner de la sorte.
Il quitta le parc en passant par les bois, comme il était venu. Rapide, silencieux, il remonta la rue sans se faire remarquer. Il n’avait pas perdu la main depuis la légion ! Ce sale petit blanc bec avait cru pouvoir lui tenir tête ! Il ne savait pas à qui il se frottait. On ne s’enrôlait pas dans la légion par hasard. Souvent on y venait pour laisser derrière soi un passé douteux. Et quel passé ! Yvan Poulof rentra chez lui en sifflotant. Il avait très envoie d’écouter une marche militaire…

Fleurs d’espoir

Posté : 20 juillet, 2015 @ 5:15 dans Nouvelles | 3 commentaires »

tnjardinfleursmaisonvert.jpg En les voyant arriver au village, les gens se dirent « quel joli petit couple » ! Au Bois Chenu, c’était le nom de cette toute petite commune, ils furent accueillis chaleureusement. Il faut dire qu’il ne venait pas grand monde par ici, aussi était-ce un véritable événement. La jeune femme, Emilie, était un ravissement pour les yeux et avec ça, gentille et souriante. Son mari, Sébastien, était un brave garçon, travailleur, serviable, agréable avec tout le monde. Ils se firent sans peine une place dans la communauté. Leur maison était située à l’extrême ouest de Bois Chenu et était bordée de champs laissés à l’abandon depuis de longues années. C’était un endroit un peu austère et la plupart des villageois les plaignaient d’avoir acquis une telle propriété.
Ils n’étaient pourtant pas venus là par hasard, ils avaient un rêve à accomplir. Enfin, c’était avant tout le rêve d’Emilie : cultiver des fleurs, les vendre à tous les fleuristes de la région, tout en profitant d’une vie saine à la campagne. Quand leur affaire aurait bien démarré, ils pourraient envisager d’avoir des enfants. Le moment venu, ils leur cèderaient un patrimoine solide qu’ils pourraient transmettre à leur tour aux générations suivantes. Ils s’étaient vite attelés à la tâche. Les champs étaient semés de cailloux gros comme le poing que Sébastien charriait à longueur de journée dans une petite brouette. Sa jeune épouse le suivait, portant des seaux eux aussi emplis de pierres. Ils ne ménageaient pas leur peine. Même s’ils paraissaient tous deux épuisés, ils gardaient leurs sourires et leurs yeux brillaient comme au premier jour.
Rien ne semblait pouvoir les arrêter. Ils travaillaient par tous les temps, avec un courage qui faisait plaisir à voir. Un jour cependant, l’endurance de la jeune femme fut mise à mal. Brusquement, elle chancela. Elle était terriblement pâle. Sébastien se précipita vers elle, juste à temps pour la rattraper. Il la conduisit à la maison et lui humidifia le front. Mais lorsqu’il voulut appeler le médecin, elle se cramponna à son bras : elle ne voulait pas que les quelques sous qu’ils avaient mis de côté servent à de telles « broutilles ». Ils avaient des semences à acheter, des outils, du matériel… Il ne fallait pas qu’ils se mettent à gâcher de l’argent à la moindre occasion ou ils n’arriveraient à rien. Emilie persuada Sébastien qu’elle pourrait retrouver la forme en quelques jours, qu’il lui suffisait juste d’un peu de repos. Cédant devant son insistance, il s’en alla poursuivre sa tâche et la laissa seule dans la maison.
La santé d’Emilie se détériora de jour en jour. Bientôt, il lui fallut s’aliter. Sébastien était terriblement inquiet pour elle, mais il cachait son anxiété sous une gaîté forcée. Il ne la quittait que pour aller arroser les précieuses graines qu’ils avaient semées ensemble car même malade, Emilie veillait à la bonne marche de leur projet. Elle refusait toujours de voir un médecin. Elle disait que ce n’était que de la fatigue, que ça passerait. Le jeune homme hésita pendant plusieurs jours, puis il finit par désobéir à son épouse et un matin, le docteur Henry, le praticien d’un autre village, vint à son chevet. Son silence, sa mine sombre tandis qu’il auscultait la jeune femme ne laissaient rien présager de bon. Il prit Sébastien à part et lui conseilla de faire hospitaliser sa femme. Il fallait qu’elle subisse des examens pour établir un diagnostique précis, mais le médecin soupçonnait d’ores et déjà une infection grave… Cependant, il ne connaissait ni Emilie ni son entêtement. Aussi faible fût-elle, elle refusa catégoriquement d’être emmenée hors de sa maison. « Les hôpitaux sont des mouroirs, dit-elle. Je n’irai pas. » Et rien ne put la faire changer d’avis.
En moins d’un mois, le regard de la jeune femme était presque éteint, comme si quelqu’un venait de souffler l’étincelle de vie qui l’habitait encore. Sébastien lui prit doucement la main. « Je t’ai apporté des fleurs, dit-il. Des fleurs de notre jardin… tu ne peux pas les voir de ta fenêtre car elles sont dans le petit champ derrière la maison. Mais dès que tu iras mieux, nous irons en cueillir tous les deux ! » Emilie eut un sourire triste. Bien sûr, elle était contente que quelque chose, enfin, soit sorti de cette terre hostile, mais elle savait pertinemment qu’elle n’aurait jamais l’occasion de voir cela de ses propres yeux… C’était la fin, elle le sentait. Sébastien aussi le savait. C’est pour ça qu’il lui avait menti en allant acheter ce bouquet dans le village voisin. Il ne voulait pas qu’elle quitte la vie sur un échec. Il la voulait heureuse. Et en cet instant, persuadée que son rêve s’était en partie réalisé, elle l’était vraiment. Le bouquet serré contre son visage, elle s’endormit le sourire aux lèvres et doucement, tranquillement, glissa dans la mort.
Tous les gens du village vinrent à son enterrement. Sébastien ne les vit même pas. Le douleur l’enfermait en lui même. Il regarda le cercueil descendre dans la terre, les yeux secs et étrangement fixes. On aurait pu croire que la vie l’avait quitté lui aussi s’il ne s’était soudain penché au-dessus du trou et ne s’était mis à hurler comme un animal. Il avait fallu pas moins de quatre solides gaillards pour l’arracher à la tombe et le ramener chez lui. On craignait que sa santé mentale ne fut perturbée… mais au bout de quelques jours, il reprit ses plantations avec encore plus d’acharnement qu’avant.
L’âge d’or des campagnes cessa. Les exploitations se mécanisaient et les jeune quittaient les villages pour aller chercher du travail. Rares étaient ceux qui revenaient. Le Bois Chenu n’échappa pas à ce phénomène. Les volets des maisons se fermaient… définitivement. Il n’y avait plus beaucoup d’enfants dans les rues. Puis un jour, il n’y en plus du tout. Ils étaient tous partis avec leurs parents à la recherche d’une vie meilleure.
Sébastien ne voyait pas ces changements ou bien il s’en moquait. Il continuait à semer des graines et elles continuaient à refuser de devenir des fleurs. Il ne semblait pas savoir ce qu’était le découragement car à chaque échec, il recommençait encore et encore. Il bêchait, retournait la terre, enlevait les pierres, alternait les cultures… si tant est que l’on puisse nommer « cultures » des semences qui ne prenaient pas ! Il traversait les jours, les mois, les années sans rien changer à sa manière d’agir.
Le village lui, ressemblait de moins en moins à un village. Il devenait aussi silencieux qu’un cimetière. Les anciens eux aussi partaient, souvent contre leur gré. Leurs enfants, venus de la ville, les emmenaient avec eux, là où ils pourraient recevoir des soins et où on pourrait garder un oeil sur eux. Certains s’obstinaient, ils voulaient mourir chez eux. C’était l’endroit où ils étaient nés, s’étaient mariés et où ils avaient toujours vécu. Mais même ceux-là, on finissait par les emmener.
Sébastien ne s’occupait pas de leurs histoires. Lui n’avait plus de famille. On ne l’emmènerait pas. Il était libre de poursuivre son travail (et ses chimères), jusqu’à la fin de ses jours et c’est bien ce qu’il comptait faire. Ceux qui tentaient de le convaincre de s’arrêter et d’aller prendre du repos ailleurs en étaient pour leurs frais. Pour ce qui était de l’entêtement, il n’avait rien à envier à sa défunte épouse. En outre, c’était pour elle qu’il demeurait là… il lui en avait fait le serment dans son coeur, le jour de sa mort : quoi qu’il lui en coûte, il réaliserait son rêve et couvrirait le paysage de fleurs !
Le vieux forgeron qui était aussi le dernier habitant à être resté, venait chaque jour regarder Sébastien travailler. Ils ne se parlaient pas. Cependant, c’était quand même une sorte d’échange. Parfois, le vieil homme apportait une bouteille ou des victuailles. Quand Sébastien faisait une pause, il les partageaient en silence. Puis un matin, le forgeron ne vint pas. Il était mort pendant la nuit, dans son sommeil. Une belle mort pour cet homme qui avait tant aimé son village qu’il n’avait pas voulu le quitter. Un de ses neveux se chargea de ses obsèques, mais personne ne vint habiter sa maison et comme tous les autres, ses volets furent clos…
Isolé dans son village désert, Sébastien s’acharnait à planter des graines qui ne germaient que rarement et qui finissaient toutes par se flétrir, tuées par le vent, le froid ou simplement par la stérilité du sol où seuls, quelques brin d’herbes épars consentaient à pousser. Il leur parlait parfois pour les encourager, puis il se parlait à lui-même. Les mots qui sortaient de sa bouche ne signifiaient rien, mais ils lui tenaient compagnie. Il travaillait comme un damné du matin au soir. Il passait et repassait dans les rues en marmonnant. Ses mains étaient couvertes d’ampoules, des trous crevaient ses chaussures, ses vêtements étaient tout râpés… Cela lui était indifférent. Seules comptaient ses plantations dans lesquelles il jetait toute son énergie. Parfois, il pensait à Emilie et cela lui redonnait du courage. Il fallait que des fleurs jaillissent par centaines pour qu’elle puisse les voir de là-haut et même en sentir le parfum…
Il commençait à perdre la notion du temps, tout entier absorbé par sa tâche. Il mangeait quand il y pensait, c’est à dire pas très souvent. Il se lavait à l’occasion quand la fatigue ne le clouait pas sur place. Ses cheveux, sa barbe avaient poussé. Il était devenu une sorte de Robinson Crusöe, un naufragé de la vie avec une idée fixe : faire pousser des fleurs, comme seule bouée de sauvetage. Seulement, dans son îlot de solitude, il n’y avait pas de Vendredi pour l’empêcher de sombrer dans la folie. Celle-ci peu à peu le happait. Il confondait le jour et la nuit. Le plan du village se brouillait dans sa tête… il lui arrivait de ne plus savoir où il était ou ce qu’il s’apprêtait à faire. Il restait quelques instants la bouche entrouverte, s’efforçant de retrouver une idée qui lui échappait, mais ce genre d’exercice le lassait très vite. Il haussait les épaules et se remettait en marche. Il avait tant de choses à faire ! Cela ne servait à rien de perdre du temps à réfléchir.
Son coeur aussi lui jouait des tours. Il s’emballait brusquement, le laissant tremblant, couvert de sueur, sans la moindre force. Il s’asseyait, attendait que ça passe et se remettait au travail. Mais la douleur revenait sournoisement, le coupant dans ses plus beaux élans. Il était malade et si vieux à présent ! En regardant ses mains, il ne pouvait pas croire que c’était ces mains-là qui avaient serré la taille d’Emilie, l’avaient soulevée du sol et fait tournoyer le jour de leur mariage. Elles étaient devenues tellement faibles !
Il sentait la fatigue s’accumuler dans chacun de ses membres et son souffle qui devenait de plus en plus court. Mais cela ne l’empêchait pas de travailler encore et de surveiller le moindre signe de germination. Il multipliait les plants, variait les semences. Il plantait même chez les voisins : ils n’étaient plus là, qui lui en voudrait ? Mais rien jamais ne sortait de la terre à part les chardons, le chiendent et les orties.
Un matin, il s’éveilla encore plus épuisé que lorsqu’il s’était couché. Il peina à se lever, comme si son corps pesait des tonnes. Il se força, s’habilla lentement. Il avait du pain sur la planche ! Le bol d’air pris sur le pas de la porte lui sembla plus frais qu’à l’accoutumée. Il frissonna en se demandant quand il était devenu si frileux. Le chemin pour atteindre sa brouette lui parut excessivement long. Et ses dents qui n’arrêtaient pas de claquer… Puis la douleur le saisit. Il fit la grimace et porta la main à son coeur en attendant, comme toujours, que cela passe : mais ça ne passa pas.
Il tomba en avant et comme personne ne se souciait plus de lui ni famille ni amis, il resta là bien au-delà de la mort. Son corps, petit à petit, disparut, englouti par la terre. Cette terre hostile qui n’avait rien donné en échange des bons soins qu’il lui avait prodigués. Cette terre froide dans laquelle Emilie dormait depuis de longues saisons et où il était allé la rejoindre enfin.

Les enfants dans la voiture ne tenaient plus en place, il était grand temps que le voyage s’achève. Thierry sourit. C’était bien normal qu’ils soient aussi excités, après tout, c’était la première fois qu’ils venaient à la campagne ! C’était une idée de sa femme Sophie. Ils avaient acheté une vieille maison dans un village déserté par ses habitants. Une fois qu’ils auraient restauré la bâtisse, ils seraient les propriétaires de la plus agréable des maisons de vacances. Ici, pas de voisins pour les embêter ni de pollution ni de stress ! Il arrêta la voiture et laissa les enfants descendre en courant.
C’était un véritable bonheur que de les voir profiter d’autant d’espace ! Bientôt, leur peau prendrait un joli hâle et à leur retour, on leur envierait leur air de bonne santé. La petite Clara qui avait disparu derrière une ancienne grange poussa des cris de ravissement. Toute la famille alla la rejoindre. L’enfant était accroupie au milieu d’un magnifique champ de fleurs. Paisible, elle en faisait un bouquet sans se douter qu’à quelques centimètres à peine, en dessous de ses pieds, c’était le corps de Sébastien qui les alimentaient.

Des voix dans la nuit

Posté : 19 juillet, 2015 @ 5:13 dans Nouvelles | Pas de commentaires »

mnvoyag005.jpg Il s’était éveillé dans l’obscurité sans parvenir à se souvenir où il était. La pierre dans son dos était froide. Où était-il ? Dans une prison ? Il tendit l’oreille et saisit quelques murmures. Hélas, c’était insuffisant pour le renseigner, il ne distinguait pas ce qui se disait. Tout était si confus, pas seulement ce qu’il percevait ou ce qu’il ressentait, son esprit aussi était sans dessus-dessous. Il ne se souvenait même plus de son nom ou de son âge. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il avait horriblement mal au niveau de l’abdomen. Peut-être qu’on l’avait battu… en tout cas, il était blessé. Ses vêtements étaient tout poisseux, probablement imbibés de son sang. Son visage le brûlait. Et puis il y avait cette odeur de fumée qui flottait dans l’air et qui transportait d’autres fragrances qu’il ne parvenait pas à identifier, même en se concentrant. Ses sens étaient brouillés, inopérants. Comment pouvait-il se fier à eux alors qu’aucune des informations qu’ils lui transmettaient ne lui était utile ? Enfin, une chose fonctionnait encore… il captait la douleur sans difficulté et pouvait situer les parties de son corps qui le faisaient souffrir sans se tromper. Cependant, il n’y avait pas lieu de se réjouir.
Les voix se faisaient plus fortes. In ne comprenait toujours pas ce qu’elles disaient, mais il lui sembla reconnaître celle de sa mère. Sa voix si douce quand elle l’appelait… Elle était morte lorsqu’il était encore enfant, d’une tuberculose. Son visage était flou. Il ne se rappelait plus de la forme de sa bouche ou de la couleur de ses yeux, mais sa voix, jamais il ne l’avait oubliée. Et ce timbre là, un peu rauque, comme brisé, c’était celui d’Amandine, sa fiancée. Il en aurait mis sa main au feu ! Il l’appela, puis il appela sa mère, mais l’une comme l’autre continuèrent de murmurer sans s’occuper de lui. Pourquoi l’ignoraient-elles ? Il cria, pleura… en vain. Aucune réponse ne lui parvint. Les voix de temps en temps se taisaient. Puis elles reprenaient de plus belle. Elles montaient comme une vague et retombaient en chuchotis étouffés.
La mémoire lui revint peu à peu et alors, il sut qu’il n’était pas enfermé dans le noir. Une détonation lui avait coûté la vue quelques heures auparavant. Il se tenait à ce moment là avec ses camarades, sur les murs du fort, repoussant les troupes du cheik qui les assaillaient. Ils avaient combattu vaillamment, mais les guerriers du désert avaient eu raison d’eux. Tous ses frères d’armes étaient morts, les uns après les autres et leurs corps devaient être effondrés à quelques pas de lui… Il était le dernier, mais lui aussi était mourant. Résigné, il se remit à écouter les voix, sa seule compagnie. Malheureusement, le charme était brisé. Il n’y avait plus un seul être humain dans les parages et ce qu’il entendait, il l’avait compris, c’était le bruit du vent soufflant sur les dunes du désert…

demain

Posté : 17 juillet, 2015 @ 9:11 dans Nouvelles | Pas de commentaires »

ciel26.gif Je déteste la nuit. C’est le moment que préfère le monstre pour entrer dans ma chambre et me faire du mal. Il vient chaque nuit, quand tout le monde est endormi. Il ne fait presque pas de bruit, mais moi j’entends son pas dans le couloir car je connais ses habitudes. Sa main se pose sur la poignée qui se baisse en silence et l’instant d’après, il est là. Je ne vois jamais rien de son visage, à part ses yeux, mais j’entends son souffle. Il respire fort, comme quelqu’un qui vient de courir. Je crois que c’est parce qu’il est content. C’est un monstre très méchant : il aime me faire du mal, mais je ne dois pas faire de bruit, je ne dois pas pleurer. Il ne veut pas que les autres l’entendent. Alors, il monte sur mon lit et il plaque sa main sur ma bouche pour m’empêcher de crier.
J’ai mal et j’ai peur. J’ai honte aussi. Si le monstre m’a choisie, c’est sûrement parce que je suis la plus abominable des petites filles ! Peut-être que je ne suis pas assez sage… en tout cas ce qui est sûr, c’est que maintenant je suis la plus sale ! Quand le monstre s’en va, je garde les yeux ouverts et je continue d’écouter. L’idée qu’il pourrait revenir sur ses pas m’angoisse terriblement. C’est arrivé une fois. Cette nuit là, il m’avait fait très mal, j’avais même saigné. Le lendemain, j’ai dû cacher mes draps dans la buanderie : maman aurait sûrement été furieuse si elle s’était aperçue que je les avais tâchés.
Heureusement, les nuits se transforment toujours en matin… Contrairement à la plupart des gens, je me couche en ayant hâte d’être à demain. C’est magique le matin, quand la lumière inonde la maison. Tous les monstres disparaissent alors. Si c’était possible, j’aimerais qu’il n’t aie que des « demains » mais aucun « aujourd’hui » ni aucun « hier »… Ces jours là vous font souffrir, alors qu’il y a tant d’espoir dans « demain ». Parfois je rêve qu’au lendemain, je trouverai le monstre mort au pied de mon lit. Seulement ça n’arrive jamais et je n’y trouve rien d’autre que mon vieux tapis. C’est tout le problème avec les rêves : ils n’existent que dans votre tête ! Alors je me fais une raison. Je me lève et comme tous les matins, je vais prendre une douche pour enlever l’odeur du monstre sur moi et pour me sentir un peu plus propre. Ensuite, je descends prendre mon petit déjeuner.
Quand maman est seule en bas, je suis contente. Mais il m’arrive de descendre trop tôt et mon beau-père est encore là. Je n’aime pas ça du tout car lorsqu’il me regarde par dessus son bol, je vois les yeux du monstre…

En sursis

Posté : 16 juillet, 2015 @ 7:27 dans Nouvelles | 2 commentaires »

mn3.jpg Hélène remit l’ouvrage en rayon. Un exemplaire un peu abîmé du ‘Vieil homme et la mer » qu’il faudrait changer. L’heure de la fermeture approchait, il n’y avait plus personne. Dès qu’elle aurait fini de ranger, la jeune femme pourrait partir à son tour. Elle était la dernière : Doris, l’autre bibliothécaire de la commune, était partie plus tôt car elle avait un rendez-vous. La jeune femme fit le tour des rayons pour s’assurer que tout était en ordre. Quand elle eût terminé son inspection, elle enfila son manteau, éteignit les lumières et ferma la porte. Elle aimait son travail plus que tout, mais elle était heureuse quand la journée s’achevait. A présent, elle ne rêvait que d’une chose : un bon bain chaud, avec de la mousse parfumée et des huiles essentielles à la lueur des bougies. Pendant qu’elle descendait jusqu’au parking, elle anticipait déjà le plaisir qu’elle ressentirait au contact de l’eau sur sa peau, l’odeur de la fleur d’oranger. Ensuite, elle se promettait un souper léger et une bonne nuit de sommeil…
En arrivant devant sa voiture, elle constata qu’elle avait dû oublier ses clés sur son bureau. Elle pesta et remonta l’escalier quatre à quatre. Quelle étourdie elle faisait ! Ses clés étaient bien là, près du téléphone. Elle les attrapa et s’apprêtait à repartir aussi vite qu’elle était venue lorsque des voix la clouèrent sur place :
-Quelle raison l’attaché culturel de la mairie pourrait-il bien avoir pour tenter d’assassiner une bibliothécaire, hein ? disait l’une d’elles.
-Toutes les raisons du monde mon bon ami répondait l’autre. Cette jolie blonde a tendance à fureter dans les coins et à s’occuper de choses qui ne la concernent pas…
Hélène toucha ses cheveux avec stupeur. La seule bibliothécaire blonde des environs, c’était elle : Doris quant à elle avait une chevelure d’un roux flamboyant. La peur lui noua les entrailles. Etait-ce vraiment d’elle dont on parlait ? Elle tendit l’oreille, mais les voix étaient devenues inaudibles, elle ne put saisir qu’un vague murmure. La panique s’empara d’elle. Elle rejoignit sa voiture en un temps record. Elle dut attendre que ses mains cessent de trembler pour mettre le contact. Elle rentra chez elle et ferma la porte à double tour.
Oubliant le bain chaud et ses délices, elle courut fermer tous les volets, puis il lui vint l’idée que peut-être, on s’était introduit chez elle pendant son absence. Elle passa un moment terriblement angoissant à visiter les pièces l’une après l’autre, en sursautant au moindre craquement de bois, à la plus petite ombre qui passait. Elle n’y comprenait rien. Elle ne se connaissait pas d’ennemis, ne faisait de tort à personne… Quant à l’attaché culturel de la mairie, elle ne le connaissait que de loin. Il s’adressait en priorité à Doris, puisque c’était elle la responsable de la bibliothèque municipale. Pourquoi lui en voudrait-il ? Qu’avait-il à lui reprocher ? Qu’avait-elle donc surpris qui puisse le mettre dans l’embarras ? Et surtout dans un embarras tel qu’il envisage de la supprimer ? Il n’avait pourtant pas l’allure d’un gangster… Avait-il détourné de l’argent ? Des biens communaux ? Peut-être même que c’était un trafiquant!
Elle avait beau fouiller dans ses souvenirs, rien ne lui venait. Il devait s’agir d’une erreur. On l’avait confondue avec une autre… tragique erreur ! Pouvait-on imaginer raison plus bête de mourir ? Hélène frissonna. Elle avait l’impression qu’on avait soudain suspendu l’épée de Damoclès au-dessus de sa tête. Elle se coucha en sachant très bien que la nuit serait agitée. Comment aurait-il pu en être autrement ? C’était la première fois qu’une telle menace pesait sur sa tête. Elle se voyait périr de toutes les façons possibles et imaginables : étranglée, égorgée, frappée d’une balle en plein coeur, lardée de coups de couteau, renversée par une voiture, défenestrée… son imagination n’en finissait plus de travailler ! Si seulement elle n’avait pas eu tant de goût pour les romans policiers ! Les cauchemars se succédaient, la laissant pantelante et le visage couvert de sueur. Entre chaque rêve morbide, elle se levait, faisait le tour de la maison pour vérifier portes et fenêtres, puis elle retournait dans son lit, pas vraiment rassurée, pour basculer dans de nouvelles horreurs.
La jeune femme commença à se sentir menacée en permanence. Elle ne pouvait pas avancer dans la rue sans jeter de regards inquiets autour d’elle. Autant que possible, elle fréquentait des lieux publiques, mais même alors, elle n’était pas tranquille. Elle scrutait la foule. Son futur assassin n’était-il pas caché là ? Serait-ce l’attaché culturel en personne ou un homme de main qu’il aurait mandaté ? Du coup, tout le monde devenait suspect. Cet homme qui fouillait dans sa poche, n’allait-il pas en sortir un revolver ? Et cette femme là-bas… était-ce bien une femme d’ailleurs ? Elle avait une drôle de démarche ! Que tenait-elle dans sa main ? Ca ressemblait à un couteau…
Doris, sa collègue, l’emmena presque de force un soir, pour voir la troupe de théâtre locale qui se produisait sur scène pour la première fois. Elle trouvait que la jeune femme avait mauvaise mine, qu’elle devait s’aérer un peu. Hélène hésita à lui faire des confidences, mais y renonça au dernier instant. Elle ignorait à quel point celle-ci était liée à l’attaché culturel. Peut-être étaient-ils amis ? Peut-être même (elle frissonna à cette pensée), complices ? Dans ce cas, cette « sortie » au théâtre prenait un tout autre sens… Elle la suivit à contrecoeur, regrettant soudain de ne pas posséder d’arme. Si c’était un guet-apens, l’attaque n’était pas prévue pendant le trajet car elles arrivèrent sans encombre jusqu’à la salle des fêtes. Elle salua machinalement les gens qu’elles croisèrent, serra des mains, embrassa des joues… sans savoir réellement à qui elles appartenaient. Le brouhaha de la salle cessa dès que la pièce débuta. Les spectateurs étaient plongés dans une obscurité relative (Hélène pouvait aisément distinguer les traits de ses voisins).
La jeune femme ne cessait de s’agiter sur son siège, plus intéressée par le public que par les comédiens qui se démenaient sur les planches. L’assassin était-il parmi eux ? Elle finit par apercevoir le profil de Martial Marchand, l’attaché culturel, au milieu des spectateurs. Se sentant observé, ses yeux glissèrent de la scène vers elle. Elle s’empressa de baisser la tête. L’avait-il surprise tandis qu’elle le regardait ? Elle n’osait plus se tourner vers lui de peur d’être repérée. Puis brusquement, pour la première fois de la soirée, ce qui se passait sur scène l’interpella. Un acteur vêtu d’un costume sombre déclamait sa réplique :
-Quelle raison l’attaché culturel de la mairie pourrait-il bien avoir pour tenter d’assassiner une bibliothécaire, hein ?
Le pot de l’amitié après le spectacle acheva de la détendre. Surtout après que le metteur en scène se soit penché vers elle en lui lançant :
-Nous sommes voisins, vous savez ! Vous noterez que nous ne sommes pas des voisins bruyants. Nous avons pris soin de programmer nos répétitions pendant vos heures de fermeture. Les murs sont si minces !
Elle souriait en sirotant son cocktail quand Doris vint lui taper sur l’épaule.
-Petite cachottière, dit-elle. Je ne savais pas que tu en pinçais pour l’attaché culturel de la marie !
-Mais non, voyons ! protesta Hélène. Tu te fais des idées !
-A d’autres ! Je t’ai bien vue le manger des yeux toute la soirée…

Ma revanche

Posté : 15 juillet, 2015 @ 5:42 dans Nouvelles | Pas de commentaires »

 

Il est parti en claquant la porte, comme si c’était lui l’offensé. J’ai écouté ses pas décroître tandis qu’il s’éloignait de mon appartement et qu’il sortait de ma vie. Je n’ai pas pleuré. J’étais sous le choc. Il me quittait pour une autre. Un matin, il s’était aperçu qu’il ne m’aimait plus… C’était aussi simple que ça ! Mes sentiments à moi : qui s’en souciait ? Pas lui… c’était certain !
J’ai hésité longuement entre le chagrin et la colère. Puisque les larmes refusaient toujours de venir, j’ai opté pour la colère. Toute ma vie, j’avais respecté les règles, je traversais dans les clous, j’étais une bonne fille. En amour c’était pareil. La fidélité, les concessions… tout cela coulait de source pour moi. Je croyais qu’il en était ainsi pour tout le monde. Que j’avais été naïve !
Les hommes sont des salauds insensibles et égoïstes. Cette idée me remet sur pied. Je ne vais pas rester là à me morfondre à cause d’un des leurs. Mieux même, je vais me venger. Je vais en prendre un au hasard et le faire souffrir comme mon ex m’a fait souffrir…
Pour parvenir à mes fins, peu de choses me sont nécessaires : un peu de parfum, de maquillage et des dessous affriolants sous une petite robe moulante et… ah oui ! Des talons aiguilles pour avoir l’air plus grande et donc plus mince. Voilà, je suis prête ! Que la chasse commence !
Eh oui, car c’est bien de chasse qu’il s’agit. Après tout, ce que je cherche, c’est une proie… Je vais lui arracher le coeur, le lui broyer… au sens figuré bien entendu ! Il n’empêche que ce sera quand même un carnage. Le meilleur moyen de débusquer une proie, c’est de trouver un point de ralliement, un endroit où tout le troupeau s’abreuve.
J’en connais un justement, sur le boulevard du Général De Gaulle, un café nommé « le Météore ». Un endroit crasseux où se réunissent les paumés, les ivrognes… pile ce qu’il me faut ! Je ne m’attaquerai pas à un ivrogne, ça me répugne… et puis, pour faire souffrir quelqu’un, il faut qu’il aie les idées claires. Il ne me reste donc qu’à trouver un paumé.
Il y en a un justement quand j’entre dans le bar, attablé tout seul dans un coin de la salle. Il n’est pas bien beau… franchement laid même pour tout dire. D’après moi, c’est ce qui le rend vulnérable. Les femmes ne doivent pas se jeter sur lui. Je n’en ai pas très envie moi même… En tout cas, pas sans quelque chose pour me donner un peu de courage.
Je commande deux verres de whisky coup sur coup et je les avale d’un trait. Je manque de m’étouffer. Ca brûle. La tête me tourne et je dois me cramponner des deux mains au zinc pour garder l’équilibre. En inspirant profondément, le sensation de tangage diminue un peu. Je demande un autre verre. Le barman me regarde bizarrement, mais je m’en fiche.
Je me dirige d’un pas mal assuré vers ma proie. Dans les vapeurs de l’alcool, il me semble moins vilain… pas séduisant pour un sou, mais regardable. Il est surpris de me voir m’installer à sa table. Surpris et ravi. Je ne m’étais pas trompée. C’est la proie idéale. Il parle, timidement d’abord, puis comme je l’écoute, il s’enhardit.
Je ne comprends pas ce qu’il me dit, je ne suis pas assez concentrée pour ça. Je le couve de regards langoureux, étonnée de le voir se troubler. Je n’avais jamais pris conscience qu’une femme pouvait détenir un tel pouvoir sur un homme ! C’est amusant. Aussi puissants que « l’effet papillon », mes battements de cils ont des effets dévastateurs. Il rougit, bégaie, s’embrouille et s’excuse.
Ma main s’avance innocemment vers la sienne et il la saisit. Ca y est, j’ai ferré le poisson ! Le temps passe avec une inexorable lenteur. Il parle toujours. Il s’anime. C’est son heure de gloire. Une femme est venue s’engluer dans sa toile… enfin, c’est ce qu’il croit. Je ne peux m’empêcher de sourire. Heureusement, il ignore tout de mes pensées et mon sourire lui donne de l’assurance.
Main dans la main, nous quittons le bar. Il a une belle voiture, habite un immeuble luxueux. S’il était ne serait-ce qu’un peu plus beau, ce serait un parti intéressant. Et puis, il a des manières, il est galant. Pour un peu, j’en aurais presque des remords… Mais ma démarche titubante ne laisse aucun doute sur mon état et comme il cherche visiblement à profiter de la situation, il ne mérite pas la moindre pitié.
Je me réveille avec la plus horrible migraine de toute mon existence… La gueule de bois ? Du coup, les évènements de la veille mettent un peu de temps à me revenir. Il faut que je me repasse le film à l’envers pour comprendre pourquoi je suis dans le lit d’un inconnu… Et soudain, juste quand les souvenirs reprennent leur place, il apparaît au-dessus de moi. Il est plus que vilain, il est inquiétant. En constatant que j’ai les yeux ouverts, un large sourire étire ses lèvres :  » Comment vas-tu, chère petite proie ? me demande-t-il en ricanant. »
Son sourire s’élargit davantage devant mon air effaré et laisse apparaître des canines démesurément longues. Dans mon cou, je sens un picotement. Instinctivement, j’y porte le main… encore sanguinolents, s’y ouvrent deux petits trous.

Le pas du géant

Posté : 13 juillet, 2015 @ 5:43 dans Nouvelles | 2 commentaires »

nuitluneciel.jpgTed était ouvrier dans une usine automobile. A longueur de journée, il assemblait des pièces de moteurs. Cela aurait pu le dégoûter à tout jamais de la mécanique, mais il n’en était rien. C’était un bricoleur et un passionné d’avancées technologiques et ce, quel qu’en soit le domaine. Pour son plus grand bonheur, il vivait une époque de grands bouleversements : l’ère de la conquête spatiale, les débuts de l’informatique et aussi… l’arrivée massive des téléviseurs dans les foyers. Il en avait acheté un, une vraie folie. En voyant l’énorme boîte débarquer dans sa maison, sa femme avait poussé de hauts cris. Ted, lui, avait tourné autour en le couvant de regards amoureux, avant de se plonger avec délectation dans la lecture du mode d’emploi. Quand il avait allumé l’écran, même son épouse en était restée coite.
Ce soir là, comme tous les soirs, il était rentré tard et fatigué de son travail. Il n’avait qu’une seule idée en tête, un seul programme : manger, se laver et aller se coucher. Il était de l’équipe de nuit, c’était difficile. Demain déjà, il faudrait rempiler pour une nouvelle journée. Contrairement à son habitude, sa femme était encore debout. Ses yeux brillaient d’excitation. Visiblement il s’était produit un évènement important pendant son absence, mais elle refusa de lui dire lequel tant qu’il n’eut pas fini son repas… Il s’exécuta rapidement, rongé malgré lui par la curiosité.
Son épouse lui prit la main et l’emmena dans le salon pour qu’il puisse assister au premier pas de Neil : cela faisait des jours qu’ils attendaient ça. Ils restèrent là, comme deux idiots, la bouche ouverte à le contempler. Une fierté insensée les avait envahis. Un pas… mettre un pied devant l’autre : quoi de plus banal en somme ? Toutefois, cet acte prenait une toute autre dimension lorsqu’il s’agissait du premier ! Comme eux, des millions d’américains étaient vissés derrière leur écran de télévision. On était le 21 juillet 1969, l’horloge affichait 2h56 min. Neil Armstrong venait de poser le pied sur la lune. Bientôt, les paroles devenues mythiques sortirent de sa bouche : » c’est un petit pas pour l’homme, mais un bond de géant pour l’humanité… »

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