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L’idole 3 : Abélard le fuyard

Posté : 26 juin, 2015 @ 6:00 dans Nouvelles | 4 commentaires »

portemureglise.jpg Abélard s’arrêta un moment pour souffler. Ses mains écorchées par les ronces étaient pleines de sang. Sa robe de bure était déchirée. Soudain, l’idée de quitter son monastère lui parut moins bonne que quelques heures auparavant, lorsqu’il en avait passé le mur. A présent, il s’en fallait de peu pour qu’il ne regrette la discipline de fer des saints frères, leur logis froid et austère et leur nourriture exécrable. Seule la perspective du châtiment qu’on lui infligerait le retenait de faire demi tour. Un chant psalmodié d’une voix monotone et repris par un choeur lugubre lui parvint. Abélard dressa l’oreille. Cela semblait venir du nord. Le jeune homme n’avait pas la moindre idée de l’endroit où il se trouvait, car il marchait depuis des heures de façon désordonnée pour semer d’éventuels poursuivants. Après tout, là où il y avait des voix, il y avait des gens. Sans doute pourraient-ils lui dire où il se trouvait et qui sait ? Peut-être qu’ils pourraient lui donner aussi quelque chose à manger…
Se fiant à son ouïe, il partie en quête du groupe de chanteurs. Il ne devait plus en être très loin car les voix devenaient plus distinctes. Bien qu’il ne comprit pas un traître mot de ce qu’elles disaient. Elles parlaient dans une langue étrange qui empruntait autant au latin qu’aux idiomes barbares. A travers les arbres, dans une clairière, Abélard distinguait maintenant des silhouettes qui se mouvaient avec une lenteur solennelle. Certaines portaient de longues robes rouges et les autres… les autres étaient nues. Son premier sursaut de surprise passé, le jeune homme écoeuré assista à la cérémonie, car c’en était une et vit les inconnus se livrer à toutes sortes d’actes répugnants. Tout à coup, un grand barbu, le seul qui fût vêtu de noir, poussa un cri. Aussitôt, les autres membres de son culte se prosternèrent face contre sol. L’homme alors leva les mains en entonnant un chant. il tenait à bout de bras une idole d’argile dont les yeux déversaient des flots de lumière rouge. Il la posa sur une pierre plate et se prosterna à son tour.
Deux de ses acolytes arrivèrent en traînant un homme qui roulait de grands yeux effrayés. Ses tortionnaires le jetèrent au pied de l’idole et le dépouillèrent de ses habits. L’homme cria, se débattit, mais on le maintint fermement au sol et il ne parvint pas à se libérer. Le barbu tira des plis de sa robe, une lame d’obsidienne qu’il trempa dans la flamme d’une torche. Il se pencha sur l’homme qui sanglotait et promena ses doigts sur sa poitrine. d’un coup sec, il plongea le couteau dans sa chair et lui ouvrit le torse. L’homme hurla et ne se tut que lorsque son bourreau lui arracha le coeur. Les fidèles s’avancèrent et trempèrent leurs mains dans le sang encore chaud dont ils se barbouillèrent le front. Le coeur du malheureux fut déposé en offrande à l’idole. Tandis que tous les participants reprenaient leurs chants, Abélard s’enfuyait à travers bois, aussi loin que ses jambes le lui permettaient. Sa journée avait été longue et harassante. Il tomba d’épuisement sous un chêne et s’endormit presque instantanément.
Quand il s’éveilla le lendemain matin, une migraine atroce lui vrillait les tempes. Sa nuit avait été peuplée de cauchemars et les hurlements de l’homme sacrifié au démon continuaient à le hanter. Il se leva, fit quelques pas. D’ici, il apercevait les toitures d’un village. Ces pauvres gens devaient tout ignorer des rites sataniques qui se pratiquaient près de chez eux. Abélard aurait préféré s’en aller tout de suite néanmoins il n’en fit rien. Il aurait eu trop mauvaise conscience s’il n’avait pas prévenu les villageois du danger qui les guettaient…
Le jeune homme entra donc dans le village. Un homme qui lui tournait le dos était occuper à puiser de l’eau. Il lui tapota l’épaule pour l’interpeller, mais quand celui ci se retourna, Abélard ne put s’empêcher de pousser un cri… car cet homme n’était autre que le barbu de la veille. Devant la frayeur du jeune homme, il devina que ce dernier avait du les surprendre pendant le sacrifice. Il tenta de s’emparer de lui. Heureusement, le jeune moine était vif. Il esquiva son assaillant et s’échappa. Il se dirigea vers le seul refuge possible : l’église. Cela freina le barbu qui le regarda passer la porte sans le suivre. Abélard ne s’estima pas sauvé pour autant, car il l’entendit ensuite rameuter ses comparses.
-Je peux vous aider mon fils ? demanda une voix douce. Vous avez l’air perdu…
Un vieux prêtre vint vers lui et l’invita à s’asseoir. Ainsi, il y avait quand même un homme de Dieu sur ce territoire diabolique ! Abélard en aurait pleuré de joie.
-Mon père, dit-il. Si vous saviez comme je suis heureux de vous voir ! J’étais dans la forêt cette nuit et j’ai vu… j’ai vu…
-Vous avez vu mes brebis égarées… le coupa le prêtre d’un ton las. Oui, je suis au courant.
-Et vous ne faîtes rien ?
- Que voulez-vous que je fasse ? demanda le vieillard Je prie pour eux. Ce ne sont pas un ou deux hommes qui vénèrent le démon… C’est le village tout entier qui lui voue un culte !
-Comment cela se peut-il ? s’exclama Abélard. Je suis certain que notre Sainte Mère l’Eglise ne permettrait jamais une telle infamie !
-Certes, fit le prêtre en hochant la tête, mais à part vous et moi, aucun membre du clergé n’a jamais mis les pieds ici ! Et puis voyez, ajouta-t-il en l’emmenant sur le pas de la porte. Ce petit abri avec un toit en tuile…
-Je le vois, dit le jeune homme. Eh bien ?
-C’est là qu’ils mettent leur idole, afin que chacun puisse venir lui rendre hommage.
-Au grand jour ? s’étonna Abélard. Ils ne craignent donc rien ces barbares ?
-Oh si, il y a une chose qui les effraie plus que tout…Ce serait que quelqu’un brise leur idole, car ils croient que l’esprit du démon y est enfermé. Si d’aventure cela arrivait, c’en serait fini de leur culte !
-Vraiment ? dit le jeune homme. Dans ce cas, nous devons détruire cette sculpture au plus vite ! M’aiderez-vous mon père ?
-Hélas, mon âge m’interdit bien des prouesses, soupira le prêtre. Tout ce que je peux faire, c’est essayer de retenir les villageois pendant que vous déroberez la statuette…
-Merci mon père ! J’y vais de ce pas.
-Oh, encore une chose mon fils… dit le vieil homme en retenant Abélard qui s’apprêtait à sortir. Lorsque vous aurez l’idole en main, surtout ne regardez pas ses yeux ! Je crois que c’est là qu’est concentré tout son pouvoir !
-Je m’en souviendrai… Bonne chance mon père !
Le jeune moine s’élança vers l’abri. Le barbu l’aperçut et pointa son doigt dans sa direction en vociférant un ordre. Aussitôt, des hommes surgirent des maisons pour l’attraper. Abélard atteignit l’abri. Il saisit la statuette au vol et poursuivit sa course. De véritables cris de rage se firent entendre. Puis soudain, la voix calme du prêtre s’éleva. Il tentait d’apaiser la colère des hommes déchaînés. Ceux-ci l’écoutèrent… l’espace d’un instant. Ensuite, le barbu arracha l’épieu que tenait l’un de ses compagnons. Sans la moindre hésitation, il l’enfonça dans le ventre du vieil homme qui roula sur le sol en hurlant. Bien qu’il éprouvât une très grande peine, Abélard ne s’arrêta pas et s’empressa de quitter le village maudit. La forêt, cette fois, fut son alliée. Elle était dense, des ronces s’y enchevêtraient. Il réussit à se cacher dans un tronc creux. Ses poursuivants passèrent tout près de lui et se perdirent parmi les arbres. Le jeune homme attendit longtemps avant de se risquer hors du tronc.
Il repéra deux grosses pierres. Sur la première, il posa l’idole et il souleva la deuxième avec l’intention de fracasser l’objet de malheur. C’est alors que les yeux de la statuette s’animèrent. Abélard ne put détourner son regard. Une voix impérieuse résonna dans sa tête, lui enjoignant de retourner au village pour y rendre l’idole. Le jeune homme résista. Il retourna la statuette pour ne plus voir ses yeux et entreprit de creuser un trou à mains nues. « Je vais t’enfouir si profond, dit-il, que jamais ils ne te retrouveront. » Quand il la recouvrit de terre, l’idole poussa un hurlement menaçant. Elle était furieuse et le lui faisait savoir. Mais Abélard n’avait cure de sa colère. A présent, le démon était vaincu. Il pouvait rejoindre son monastère l’esprit tranquille.
Il se mit en marche d’un coeur plus léger. Après tout ce qu’il avait vécu, il avait hâte de retrouver les frères, quelle que soit la punition qu’on lui donnerait. On était au printemps, mais la saison était encore fraîche. Pourtant, au bout d’une heure à peine, Abélard était en nage. La tête lui tournait, il était éreinté. Il fit une pause et ne s’en releva jamais. Son ventre, puis tout l’intérieur de son corps se mirent à le brûler. Il s’étendit sur le sol et les villageois le retrouvèrent dans cette position complètement calciné… mais de l’idole, jamais ils ne retrouvèrent la trace.

L’idole 2 : le nouveau départ d’Elizabeth

Posté : 25 juin, 2015 @ 6:00 dans Nouvelles | 6 commentaires »

femme

Pour la première fois depuis des semaines, Elizabeth connut un pur moment de joie. Cette grande maison cachée dans les bois était exactement la demeure qu’elle recherchait : isolée et silencieuse. Ici, elle pourrait panser ses blessures, oublier Chris… commencer une nouvelle vie. Elle gara sa voiture près du porche, sortit sa valise du coffre et farfouilla dans sa poche pour trouver les clés de la maison. A l’intérieur, il faisait frais. Les cartons du déménagement baignaient dans une douce pénombre. Dire qu’elle allait devoir déballer et ranger tout ce fatras ! Elle soupira et retroussa ses manches. En vidant le dernier carton, elle tomba sur l’album photos de Chris. En toute logique, elle aurait du s’en débarrasser, le jeter ou le brûler, mais elle n’en eût pas le courage. Elle décida alors de le reléguer au grenier. Elle profiterait de l’occasion pour faire l’inventaire de ce que le précédent propriétaire y avait laissé…
Elle découvrit enchantée, une espèce de caverne d’Ali Baba poussiéreuse où se mêlaient des dizaines d’objets. Ce qui était certain, c’est qu’il avait fallu plus d’une vie pour entasser un tel bric-à-brac ! Elizabeth commença à fouiller deci delà. Oubliant son album, elle ouvrit les vieilles malles, les boîtes à chapeaux, renversa des caisses pleines d’habits d’un autre siècle… D’une boîte à demi moisie roula un paquet de chiffons ficelé. Intriguée, la jeune femme tira sur les noeuds, défit l’emballage et leva l’objet pour mieux le voir. C’était une hideuse statuette en terre qui semblait représenter un gnome ou peut-être un démon. Les traits grossiers du personnage, sa laideur même, n’arrivaient cependant pas à le rendre repoussant car il avait des yeux fascinants. Des yeux si profonds qu’on aurait cru y déceler de la vie. Sa place n’était pas dans un grenier ! Une oeuvre aussi originale devait être vue. Elizabeth descendit au salon avec sa trouvaille.
Elle chercha du regard où elle pourrait la poser. Une vieille sellette était appuyée contre le mur. Elle la saisit et l’amena au milieu de la pièce. Tandis qu’elle reculait pour juger de l’effet de l’ensemble, ses yeux tombèrent sur la psyché de l’entrée. Derrière son propre reflet, se tenait celui d’une femme vêtue d’une longue et lourde robe. Elle fixait Elizabeth d’un air implorant. Ses mains se joignaient comme pour une prière, ses lèvres remuèrent et soudain, elle disparut. La jeune femme se retourna vivement. Il n’y avait personne. Un incontrôlable sentiment de peur l’envahit. Elizabeth tenta de se raisonner. Elle était seule ici. Cette vision n’était rien de plus qu’un mauvais tour joué par son imagination.
Mais au cours de la nuit suivante, l’apparition se manifesta de nouveau. Ce fut d’abord un murmure plaintif qui la tira du sommeil. Puis un courant d’air froid qui effleura comme une main glaciale son visage. Elizabeth se redressa dans son lit. La femme qu’elle avait vue dans le salon était devant elle. Ses joues ruisselaient de larmes. D’une voix qu’on aurait crue sortie d’un tunnel, elle ne cessait de répéter « sauve toi, sauve toi vite… ne reste pas ici ! » Elizabeth fut tellement émue par sa détresse qu’elle en oublia toutes ses craintes. Elle tendit la main pour la toucher, mais la forme en face d’elle vacilla et s’effaça. « Il arrive… dit encore la voix angoissée. Sauve toi ! Seigneur ! Le voilà ! » Des craquements se firent entendre dans l’escalier. Elizabeth entrebâilla prudemment la porte. Une ombre peu à peu obscurcissait le couloir. Une aura de danger s’en dégageait. Ne pouvant gagner l’escalier du bas sans croiser le spectre, Elizabeth bondit vers le deuxième étage. La chose s’engagea derrière elle. Un bruit étrange l’accompagnait. On aurait dit une multitude de voix qui gémissaient de concert. Elizabeth poussait les portes, traversait les pièces en courant. Essoufflée, elle arriva dans la dernière chambre de l’étage et s’aperçut que l’ombre lui coupait toute retraite. Immobile, la jeune femme la regarda s’approcher et découvrit horrifiée la créature qu’elle enveloppait. Trapue, sa peau verte formait des plis très marqués et ses yeux rouges flamboyaient dans l’obscurité. Elizabeth se mordit le poing en reconnaissant les traits de la statuette qu’elle avait sortie du grenier.
En gargouillant, le démon s’avança. La jeune femme fit quelques pas en arrière. Acculée contre une grande fenêtre, elle vit le monstre lever une main griffue et la tendre, doigts écartés vers elle. Une vague d’énergie en jaillit et propulsa Elizabeth à travers la vitre. Avant de toucher le sol, la jeune femme sentit une chaleur intolérable la saisir. Elle retomba au pied du mur, déjà morte. Son corps grotesquement tordu était raide et desséché, figé dans les affres de la douleur…

L’idole 1 : Sarah la maudite

Posté : 24 juin, 2015 @ 6:00 dans Nouvelles | 12 commentaires »

chatnoirnuit.jpg Quand Sarah entra dans l’église, toutes les têtes se tournèrent vers elle. Les sanglots discrets qui s’entendaient jusque là se muèrent en murmures courroucés. Instinctivement, la jeune femme serra plus fort le bras de son époux. Maurice lui jeta un regard étonné, puis reporta son attention sur le bout de l’allée, là où trônait le cercueil de Lydie. Il entraîna sa femme au premier rang sans paraître s’apercevoir que personne ne les saluait. Baissant la tête et joignant les mains, Sarah tenta de se concentrer sur les paroles du prêtre, mais l’insistance avec laquelle certains villageois la dévisageaient la mettait mal à l’aise. Elle sentait que ces gens lui en voulaient, qu’ils la rendaient responsable de la mort de la jeune fille. Comme dans le pire des cauchemars, elle se leva et alla rendre un dernier hommage à celle qui avait été sa bonne pendant près de six mois.
Le cercueil était ouvert, mais sur le visage de la morte, Sarah ne retrouva pas les traits gracieux qui faisaient tourner la tête aux garçons du pays. Certes, on avait tenté de l’arranger en brossant ses longs cheveux et en posant du fard sur ses joues, pourtant, à présent la pauvre Lydie offrait plus de ressemblance avec une momie qu’avec la jeune femme qu’elle avait été. Sa peau était desséchée et avait une vilaine teinte jaune. Elle était si tendue qu’on voyait son ossature autant que si elle avait été mise à nu. Ses lèvres craquelées et étrangement brunes révélaient sa dentition. Sarah se fit violence pour ne pas hurler en découvrant le sourire hideux du cadavre. Avec un frisson d’horreur, Maurice la tira en arrière. Sans un mot, ils sortirent de l’église. Les jambes flageolantes, Sarah se sentait au bord de la nausée. Des larmes coulèrent sur ses joues tandis que sa première rencontre avec Lydie lui revenait en mémoire…
C’était un lundi. Maurice avait tendu les bras pour soulever sa minuscule femme hors de la voiture. Elle avait épousseté sa robe, puis avait regardé la grande maison à flanc de colline où ils allaient vivre désormais. Un lent sourire avait étiré ses lèvres. Sarah s’était tournée vers son époux et avait posé un doux baiser sur sa joue. Une bonne, engagée dans le village voisin les attendait à l’entrée. Maurice l’avait présentée à sa femme : elle se nommait Lydie. C’était une toute jeune fille, blonde et délicate. Sarah avait remarqué la lueur qui brillait dans ses yeux bleus quand ils se posaient sur son mari. Elle y avait lu une sorte de fringale qui lui avait souverainement déplu. La suite n’avait fait que confirmer ses craintes. La petite bonne avait multiplié les insolences, tout en menant une campagne de séduction auprès de Maurice.
Un soir, celui-ci était rentré, une curieuse statuette entre les mains. Il avait expliqué à Sarah qu’un paysan l’avait trouvée en creusant dans son champ et que c’était probablement un objet très ancien. Mais quand il avait voulu la lui donner, Lydie s’en était emparée en plongeant effrontément ses yeux dans les siens… « Laissez monsieur ! avait-elle susurré. Voyez comme elle est pleine de terre, je vais la nettoyer… » Elle avait accompagné ses paroles d’une subtile caresse. Sarah ne put en supporter davantage. Quelques jours plus tard, après une entrevue houleuse, elle renvoya la jeune fille. C’était une histoire somme toute banale et les choses en seraient sans doute restées là si Lydie n’avait pas péri ensuite dans des circonstances pour le moins étranges…
Sa mère l’avait trouvée un matin, brûlante de fièvre et en proie au délire. Le médecin avait été appelé, mais il n’avait rien pu faire pour la soulager. La jeune fille semblait se consumer de l’intérieur. Sa peau, d’abord d’un rouge vif, avait viré au brun. Et quand finalement Lydie mourut, son corps était complètement sec. Nul ne connaissait la cause du mal. C’est alors que des rumeurs avaient commencé à circuler… Une douleur à l’épaule ramena brusquement la jeune femme au présent. Elle regarda sans comprendre la pierre qui roulait à ses pieds et l’enfant qui l’avait lancée. Les poings serrés, son petit visage déformé par la haine, il l’insulta, la traitant de sorcière, de meurtrière et de bien d’autres choses encore… Anéantie, Sarah ne répondit pas, ni ne chercha à se défendre car cet enfant était le plus jeune frère de Lydie. Elle compatissait à son chagrin, à défaut de comprendre pourquoi il s’en prenait à elle. Se raidissant dans sa dignité, la jeune femme retint Maurice qui voulait réprimander le gamin et la tête haute, elle retourna chez elle.
Sarah passa le reste de la journée seule, cloîtrée dans la maison tandis que Maurice était parti voir un de leurs métayers. Les évènements de la veille se rejouaient en boucle dans son esprit : d’abord l’hostilité évidente des habitants du village en découvrant sa présence à l’enterrement, puis le spectacle atroce de cette jeune fille dont la mort avait réduit la beauté à néant et enfin, la colère, la haine de l’enfant si semblable à sa soeur… Elle secouait la tête, tentant de chasser ces pensées, mais elles revenaient encore et encore. Maurice revint à la tombée de la nuit. Soulagée, Sarah se réfugia dans ses bras. Elle soupira d’aise, mais lorsqu’elle leva la tête vers son mari, elle fut frappée par l’expression de son visage. La mâchoire crispée, il offrait l’image d’un homme désespéré.
-Maurice, que se passe-t-il? demanda-t-elle soudain très inquiète.
-C’est Jeannot, le frère de Lydie, répondit Maurice si bas qu’on eût pu douter qu’il venait de parler. On l’a retrouvé mort, dans une grange à foin… Son corps était dur et sec, comme du bois…
-Comme Lydie ? demanda Sarah.
-Comme Lydie… confirma son époux. Et il fondit en larmes.
Ces deux morts horribles, inexplicables, c’en était trop pour le pauvre homme. La jeune femme passe le reste de la soirée à essayer de la consoler. Inutilement d’ailleurs. Au beau milieu de la nuit, leur majordome trépassa lui aussi et de la même façon que les deux autres. Pas un mot ne fut échangé quand Maurice vint constater le décès de son domestique. Toutefois, les regards que se lançaient les gens venus veiller le défunt, étaient assez éloquents. Venue comme les autres, malgré sa peine, la mère de Lydie était là. Elle fixait d’un air absent l’homme qui gisait dans le lit. Une grosse larme glissa sur sa joue qu’elle essuya furtivement. Puis elle sortit, son impassibilité retrouvée. Maurice la suivit du regard, bouleversé. Il aurait aimé lui parler pour tenter de la réconforter, mais il n’osa pas aller la rejoindre et resta pour veiller le corps.
Au petit matin, quittant les villageois qui s’acharnaient à l’ignorer, il se dirigea vers sa maison et Sarah… Sarah qui devait l’attendre angoissée. Sarah qu’il était le seul à aimer, ici et que les autres semblaient considérer, sans le lui avoir jamais dit, comme une âme damnée. Que n’aurait-il donné pour leur montrer qu’ils se trompaient ! Oui, sa femme avait les traits tsiganes de sa grand-mère… Oui, elle parlait peu et ne se rendait jamais dans le village… mais c’était la plus douce des créatures ! Il hâta le pas pour la rejoindre plus vite. La porte de la maison était ouverte. Le vent la faisait battre contre le mur. Maurice soudain, eut du mal à respirer. Il se mit à courir. L’entrée était déserte, tout semblait normal. Tout sauf le silence. Aucun bruit ne lui parvenait, pas le moindre craquement de bois, pas même le tic tac incessant de l’horloge. Inspirant profondément, Maurice monta l’escalier d’une traite, craignant s’il s’arrêtait de ne pas avoir le courage d’aller jusqu’en haut.
La chambre aussi était ouverte. L’obscurité y régnait. En tâtonnant, il alla à la fenêtre, poussa le volet et se retourna le coeur battant. Le lit était défait. Les draps froissés portaient de longues trainées brunes. Maurice mit sa main devant ses yeux et tomba sur ses genoux en sanglotant. Etendue sur le dos, la tête ensanglantée, Sarah gisait sur le sol, les bras en croix. Près d’elle, les yeux révulsés, la peau sèche et racornie, se tenait la mère de Lydie. La mort l’avait saisie alors qu’elle se penchait sur sa victime pour assister à ses derniers soubresauts. Ses doigts crispés serraient la statuette que Maurice avait rapportée quelques jours auparavant. Le sang de Sarah la maculait et de ses yeux semblaient jaillir une lumière rouge…

Les oubliés du cosmos

Posté : 22 juin, 2015 @ 5:28 dans Nouvelles | 6 commentaires »

lesoublisducosmos.gif La Terre, berceau de l’humanité était depuis longtemps reléguée à l’état de souvenir. Pour tout dire, on ne savait plus exactement où elle se situait… enfin, où se situait ce qu’il en restait : un caillou desséché, déserté par toute forme de vie, à l’exception des nombreuses bactéries suspendues dans son atmosphère qui en étaient réduites à se dévorer entre elles, faute d’un être vivant à attaquer. Les hommes avaient dû trouver d’autres endroits où vivre et ce n’était pas l’ingéniosité qui leur faisait défaut. Les bases spatiales s’étaient multipliées. Elles poussaient comme des champignons sur tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une planète. Qu’il s’agisse de satellites, d’astéroïdes, qu’ils suivent ou non une orbite, tout ce qui pouvait être colonisé trouvait preneur ! On avait même commencé à fabriquer des stations entièrement artificielles. Evidemment, les gens circulaient entre tous ces lieux. L’industrie aérospatiale avait fait un formidable bond en avant. La demande était énorme, des chantiers s’ouvraient partout… jamais le secteur ne s’était aussi bien porté !
Des vaisseaux toujours plus performants, toujours plus grands sillonnaient les galaxies. A leur bord, on trouvait tour à tour des colonies entières d’individus en quête d’une nouvelle patrie, des marchandises, des villes flottantes ou des touristes. A mesure que les populations croissaient, le trafic devenait plus important et le nombre de vaisseaux augmentait en conséquence. De toutes tailles, de toutes sortes, ils empruntaient les couloirs commerciaux ou les lignes touristiques. La circulation ne connaissait aucun temps mort. Le nombre de personnes qui passaient par là se chiffrait en milliards (la population avait décuplé depuis qu’on avait abandonné la Terre).
Les hommes fidèles à leur nature n’avaient rien perdu de leurs habitudes. Si l’intérieur de la plupart des aéronefs était bien tenu, ils n’avaient en revanche aucun scrupule à se débarrasser de leurs déchets n’importe où, au gré de leurs pérégrinations. Il n’était pas rare de croiser des sacs de déjections flottant comme des méduses. Mais le plus grave et le plu préoccupant, c’était les détritus de taille plus importante. Des pièces défectueuses, des blocs de titane ou d’acier et même des épaves entières étaient laissé à l’abandon au beau milieu des couloirs de navigation. Des catastrophes survenaient quotidiennement. Avaries en tous genres sur des vaisseaux ayant malencontreusement croisé des détritus vagabonds, crashs, explosions… Le gouvernement galactique était assailli de plaintes. Il dut réagir.
Pour éviter les accidents, il fallut créer une unité particulière, missionnée pour ramasser tous les déchets à la dérive. Répartis par équipes, à bord d’aéro-bennes conçues à cet usage, les éboueurs de l’espace se voyaient attribuer une ligne dont ils avaient la charge exclusive. Selon la fréquentation et la longueur de route à couvrir, ces équipes pouvaient varier de deux à plus de cent individus. Un impôt prélevé sur les vaisseaux qui voyageaient sur ces lignes finançait leurs interventions et leur matériel. On leur octroyait même des avantages en nature, des primes, un logement… sans réellement parvenir à attirer plus de candidats.
C’était un métier ingrat et dangereux. Ingrat parce que ramasser les ordures des autres n’est ni reposant ni gratifiant, phénomène aggravé par le regard que les gens portaient sur les éboueurs… comme si on ne pouvait pas s’empêcher de les associer, voire même de les confondre avec ce qu’ils ramassaient ! Dangereux car si en théorie la loi interdisait l’épandage sauvage des déchets, en réalité aucun contrôle n’était effectué et chaque capitaine pouvait agir à sa guise. Comme tout ce qui est illégal, ceci était fait en dépit du bon sens et sans égard pour autrui. Beaucoup d’hommes perdaient la vie pendant le ramassage parce que d’autres ne s’étaient pas assurés que le secteur était désert avant de larguer leur cargaison de rebuts.
La ligne 37 était la pire de toutes car si elle n’était pas la plus fréquentée, elle était hélas la plus mal famée. Loin des lignes marchandes empruntées par les cargos, elle voyait aussi passer peu de ces chevaliers galactiques qui faisaient régner l’ordre dans l’espace. Les bandits, les trafiquants s’y complaisaient donc et bien évidemment, ils se moquaient des dégâts occasionnés par les déchets qu’ils larguaient à la sauvette. On rencontrait là également les vaisseaux de croisière les moins scrupuleux, ceux qui voulaient éviter de payer les taxes demandées pour tout dépôt d’ordures dans les décharges officielles. Les autorités avaient renoncé à investir plus de moyens pour l’entretenir. Un service minimum y était assuré pour sauver les apparences.
L’équipe de cette ligne était réduite à trois hommes depuis que les cinq autres avaient été écrasés par une épave qui s’était malencontreusement détachée de la benne près de laquelle ils travaillaient. Les disparus n’avaient jamais été remplacés car la compagnie de ramassage des ordures manquait cruellement de main d’oeuvre. Les trois compères ne s’en plaignaient pas du reste car ils s’étaient habitués les uns aux autres. Ils avaient le sentiment que de nouveaux venus auraient rompu l’harmonie qui régnait entre eux. Et puis, ils s’en sortaient très bien à trois ! Jehan tenait un peu le rôle de chef. C’était un intellectuel. Ancien professeur de philosophie, il était parti sur un coup de tête, après s’être disputé avec le doyen de la faculté. Trop fier pour revenir s’excuser et reprendre sa place, il avait préféré changer de métier. Le seul souci, c’est que s’il était bardé de diplômes, il ne savait rien faire de ses dix doigts. Les unes après les autres, les portes se fermaient devant lui… sauf celles de la compagnie de ramassage qui s’ouvraient pour tout le monde. C’est ainsi qu’il avait fait la connaissance de ses nouveaux collègues.
Ted était un homme massif, un vrai géant. Ancien boxeur, il s’était retrouvé sans travail quand sa carrière avait pris fin prématurément pour avoir gravement blessé un adversaire. Dès lors, on ne lui avait plus proposé que des combats de seconde zone, sous payés et sans intérêt. Dégoûté, désoeuvré, il s’était mis en quête d’une nouvelle profession, mais on ne voulait de lui nulle part. Il avait sombré dans l’alcool, les bagarres d’ivrognes… Lors d’une rixe particulièrement violente, il avait perdu un oeil. Cela l’avait poussé à se diriger vers la seule carrière encore envisageable pour lui : celle d’éboueur. Ici, personne ne regarderait l’allure qu’il avait… on se moquait bien de son passé, pourvu qu’il exécute sa tâche !
Etô était le plus fragile des trois, mais c’était aussi le plus vif. Il se trouvait là parce que trop indépendant, il ne parvenait jamais à conserver un emploi au-delà de quelques mois. Un mot malheureux, un geste indélicat finissait immanquablement par lui échapper, habitude dont il ne parvenait pas à se guérir. Ce travail-ci était déplaisant, mais quelle que soit l’acidité de ses propos ni Ted ni Jehan ne semblaient en prendre ombrage. Il n’était pas loin de les considérer comme de vrais amis, lui qui prenait toujours soin de ne se lier à personne. Il savait pouvoir compter sur eux en toute circonstance. Cela lui suffisait.
Le capteur accroché à la ceinture de Jehan se mit à sonner, révélant un vaisseau en approche. Le signal était très fort : le bâtiment devait être immense. Il fit signe à ses collègues de le rejoindre pour leur montrer le point rouge qui clignotait sur le petit écran. C’était leur jeu favori, miser de l’argent pour deviner quel type d’appareil allait apparaître. Ted perdait à tous les coups. Il pariait toujours sur le premier modèle qui lui passait par la tête… qui était invariablement le même : un vaisseau de croisière Galilée de type 3. Un peu traîtreusement, les deux autres avaient évité de lui faire remarquer que les vaisseaux de ce type avaient été retirés de la circulation quelques dizaines d’années auparavant pour cause de défaillances techniques. Jehan était plus réfléchi… trop sans doute. Le temps qu’il émette une hypothèse, le vaisseau était passé depuis longtemps ! Seul Etô parvenait à tirer son épingle du jeu et si ses prédictions n’étaient pas justes à chaque fois, elles lui permettaient d’arrondir un peu ses finances. Il paria qu’il s’agissait d’un appareil de transport de marchandises.
Le vaisseau qui apparut n’était ni un transporteur ni un vulgaire cargo. C’était un bâtiment de croisière, un de ces paquebots de l’espace, une merveille de luxe et de technologie. Orné de dorures, de décorations en relief, il ressemblait au portail d’une cathédrale baroque. Majestueux, il s’avançait sereinement. La benne, minuscule en comparaison, n’était guère plus qu’un insecte à ses côtés. Son ombre immense les plongea brièvement dans une semi obscurité. Le géant se déplaçait lentement, comme s’il paradait.
Etô resta comme suspendu à le regarder passer. Les milliers de lumières clignotantes de l’appareil l’hypnotisaient. Il n’était jamais monté à bord d’un tel vaisseau, naturellement. Cela était réservé à une élite : ceux qu’on appelait les nantis, hommes d’affaires, riches héritiers ou stars du show-biz. Il se demandait ce qu’on pouvait éprouver à vivre dans une telle opulence. Etait-ce une fête permanente comme le croyait la plupart des gens ou bien leur vie était-elle d’un ennui mortel ? Lui penchait pour la seconde réponse, parce qu’il trouvait injuste que des personnes qui ne manquaient de rien puisse passer leur temps à s’amuser et en éprouver du bonheur. Mais pour être honnête, même l’ennui de ces gens-là lui faisait envie… L’ennui sans la fatigue ou les soucis d’argent, à dormir dans un grand lit plutôt que sur une couchette : il s’y voyait déjà !
Un sas s’ouvrit à l’arrière du prestigieux vaisseau. Etô, trop absorbé, ne fut pas le premier à réagir. Ted le saisit brusquement par le bras et l’entraîna avec lui. Ramené à la réalité, le jeune homme regarda d’énormes containers dégringoler pile à l’endroit d’où son compagnon venait de la tirer. Il réalisa que ce dernier venait de lui sauver la vie. Toutefois, ce ne fut pas la reconnaissance qui l’envahit, mais une colère rageuse envers ces imbéciles qui de là-haut, avaient failli le tuer. Malheureusement, ses imprécations ne sortirent pas de l’enceinte de son casque. Le sas se referma. Le vaisseau s’éloignait déjà. Ted qui ne l’avait pas lâché, le traîna jusqu’à Jehan. Tous trois levèrent les yeux pour tenter de déterminer d’où viendrait le danger. Les premiers détritus n’étaient que le prélude au déluge qui s’annonçait. Des centaines d’autres étaient encore en suspens et commençaient lentement à descendre.
Les déchets n’étaient pas emballés en blocs comme l’exigeait la loi. Ils s’éparpillèrent en tous sens. Ils étaient si nombreux qu’il était impossible de prédire où ils finiraient leur course. Les trois hommes se concentrèrent sur les plus gros, sans toutefois perdre de vue les autres : dans l’espace, le moindre objet laissé sans contrôle pouvait être fatal. Ils s’apprêtaient à commencer leur moisson lorsqu’une plaque plus lourde que les autres arriva vers eux en tournoyant lentement. Ils s’écartèrent : vu ses dimensions, ils ne pouvaient espérer arrêter sa course, elle les aurait broyés ! Elle se dirigea droit sur la benne. Comme dans le pire des cauchemars, ils étaient condamnés à regarder sans pouvoir intervenir. Rien maintenant n’empêcherait le choc de se produire…
La navette de ramassage vacilla sous l’impact. La tôle se déforma. L’absence de son n’amoindrissait pas la violence du coup. Jehan sentit la sueur affluer sous sa combinaison et les battements de son coeur s’accélérer. « Pourvu que la coque ne cède pas !  » se disait-il.Il ferma les yeux. Sa prière fut exaucée. Néanmoins, cela ne signifiait pas qu’ils étaient tirés d’affaire. La navette était endommagée, ça ne faisait aucun doute. Ses collègues et lui se dépêchèrent de la rejoindre, la moindre seconde perdue représentait un risque supplémentaire.
Il fallait atterrir sans tarder, peu importe où. Les réservoirs d’air semblaient intacts, mais une fuite était encore possible et puis le bloc moteur était touché. Voyager dans ces conditions relevait de l’inconscience. Rester là à espérer la venue de secours était tout aussi déraisonnable. Les bennes pouvaient rester sorties plusieurs jours d’affilée sans que personne ne s’en inquiète. S’ils venaient à manquer d’air, ils seraient déjà morts quand on les retrouverait. Ils devaient se débrouiller seuls dans l’immédiat. Il serait toujours temps d’appeler les dépanneurs une fois qu’ils seraient en sécurité. Il n’y avait pas de planète à proximité. Le seul endroit propice à un atterrissage était un astéroïde dont le seul aménagement était… une décharge ! Jehan grimaça.
Ce n’était pas un choix plaisant, mais c’était le seul qui s’offrait à eux. Etô lui, ricanait : après tout c’était probablement le lieu le plus approprié pour des types comme eux ! Un regard noir lancé par Ted le dissuada de continuer. Ce n’était franchement pas le moment de plaisanter ! Aux commandes, Jehan était concentré. Il sentait bien que le vaisseau ne répondait pas à ses gestes comme d’habitude. Alors qu’il tenait fermement le levier, celui-ci tremblait dans sa main. Le tangage de l’appareil en amorçant sa descente était de mauvais augure. Ted et Etô, comprenant la gravité de la situation, attachèrent leur ceinture et se cramponnèrent à leur siège. Jehan ne pouvait pas les voir car il avait les yeux rivés sur l’écran de pilotage, mais il sentait leur inquiétude et il la partageait.
La navette penchait dangereusement. L’équilibrage était fichu. Jehan fit tout son possible pou l’empêcher de piquer du nez. Il n’y parvint qu’à moitié et le contact avec le sol arracha une partie du train arrière et secoua l’appareil et ses occupants sur une longue distance avant de s’immobiliser dans un tas de ferraille rouillée. Au moins, ils étaient vivants ! se dirent-il quand le calme fut revenu. Enfin, pour le moment ! Ils se redressèrent, regardèrent s’ils n’avaient rien de cassé avant de s’intéresser à leurs compagnons. Miraculeusement, aucun d’eux n’était blessé… en dehors de Jehan dont la lèvre saignait, mais c’est parce qu’il s’était mordu nerveusement pendant les manoeuvres. Il n’y avait pas de mécanicien parmi eux. Seul l’ancien boxeur avait quelques notions techniques, c’est donc lui qui prit les choses en main.
Ted ouvrit le panneau de contrôle et se pencha sur la myriade de circuits imprimés et de composants électroniques que celui-ci cachait. Ses compagnons attendaient dans le silence et l’angoisse. Ils redoutaient le pire… ils avaient raison. Non seulement l’appareil ne pouvait plus bouger, mais les circuits radio avaient grillé. Sans télécommunication, ils étaient livrés à eux-mêmes. S’ils ne trouvaient pas un moyen de réparer, ils étaient condamnés à finir leurs jours ici… Sans eau et sans nourriture, ce serait sûrement rapide, mais pas assez cependant pour éviter la souffrance ! Jehan haussa les épaules, se sentant impuissant. Ted dans son coin, se grattait la tête. Mais il avait beau la frotter vigoureusement, aucune solution ne voulait en sortir. Il n’osait pas se tourner vers ses collègues de peur qu’ils soient eux aussi en panne d’inspiration.
Heureusement, Etô n’était jamais à court d’idées. Il proposa brusquement d’aller prospecter dans la décharge. Après tout, les pièces qui leur manquaient, s’y trouvaient peut-être ! Bien sûr, il fallait dépasser le secteur où ils s’étaient échoués : le bric à brac qui dormait là était irrécupérable. Les débris d’appareils les plus récents étaient entreposés plus loin, tout en haut d’une colline. La bonne surprise du jour, c’était que cette décharge, aussi insignifiante fut-elle, possédait une atmosphère respirable. Une lointaine étoile diffusait une lueur blafarde, mais suffisante pour éclairer leur route. Elle leur permit de se frayer un chemin et de commencer à fouiller parmi les détritus. Ils étaient répartis en piles bien nettes. Ce ne fut pas difficile.
Curieusement, tous les morceaux d’épaves qu’ils rencontrèrent avaient été débarrassés de leurs éléments électroniques, soit qu’on les ait « nettoyés » avant de les jeter, soit que quelqu’un fût venu faire de la récupération avant eux. Après avoir mis sans dessus dessous un énième tas de pièces détachées, Jehan se laissa tomber sur le sol et mit sa tête entre ses genoux. A quoi bon se fatiguer ? Ils allaient mourir de toute façon ! Ted et Etô se regardèrent atterrés. Sans rien dire, ils s’assirent à leur tour en attendant que leur ami se reprenne. S’il flanchait, ils étaient tous fichus. Ils passèrent un long moment assis ainsi, à ruminer de noires pensées.
Ce fut Jehan qui nota le premier leur présence. Au moment où il levait les yeux vers ses camarades, il aperçut un visage insolite qui les regardait avec curiosité. La peau verdâtre, le visage sans nez, la bouche sans lèvres et les yeux ronds et orangés appartenaient de toute évidence à un être non humain. Se voyant découvert, le visiteur se montra. Il n’était pas seul, des dizaines d’autres l’accompagnaient. Ils communiquaient entre eux à grands renforts de claquements de langue, de chuintements et de sifflements. Heureusement, ils ne semblaient pas hostiles. Ils encerclèrent les humains et s’adressèrent à eux dans leur étrange langue. Voyant que ceux-ci ne les comprenaient pas, ils se mirent à faire du mime. Ils se frottaient le ventre et amenaient leurs doigts serrés à leur bouche. Etô comprit qu’on leur proposait de la nourriture. Il acquiesça vigoureusement avant d’expliquer ce qu’il avait saisi à ses amis.
Une des créatures qui semblait être une femelle (ses bras étaient ornés de fils électriques bariolés) leur tendit une gamelle en étain. Son contenu était étrange, c’était une sorte de bouillie violette, mais l’odeur qui s’en dégageait était appétissante. Sans se poser de question, les trois hommes avalèrent la nourriture. Finalement, ce n’était pas aussi mauvais que ça en avait l’air. En fait si on faisait abstraction de la viscosité de la substance, c’était même plutôt bon. Ils pourraient aisément se faire à ce genre d’alimentation, ce n’était sans doute qu’une question d’habitude. Et puis quand on a faim, on ne fait pas la fine bouche ! On leur apporta ensuite une boisson orangée qui ressemblait en tout point à de la bière. Chaque fois que leur verre était vide, une créature le leur remplissait obligeamment.
Etô en avait les larmes aux yeux. Contrairement aux humains qui ne l’avaient jamais traité autrement que par le mépris, les habitants de la décharge déployaient pour eux des trésors de gentillesse et de courtoisie. L’endroit ne lui semblait pas pire que la station surpeuplée dans laquelle il avait une chambre minuscule. Ici au moins, on pouvait circuler sans se cogner dans les murs. Il se voyait bien se construire un petit abri et se nourrir de bouillie violette… Oh, il n’irait pas jusqu’à épouser une des créatures qui les avaient accueillis, mais il pouvait envisager de vivre parmi elles. Peut-être parviendrait-il à apprendre leur dialecte ou au moins à le comprendre.
Les habitations de leurs hôtes étaient trop petites pour eux et puis, on ne les avait pas invités à y entrer de toute façon… Ils allèrent se coucher dans leur navette, las mais repus. La situation ne leur semblait plus du tout désespérée. Ils commençaient même à se réjouir de cet atterrissage forcé qui les avait conduits ici. Sans cet accident, ils n’auraient jamais fait une telle rencontre. Etô s’éclaircit la gorge avant d’avouer l’idée qui l’avait effleuré : s’installer ici. Les rires et les moqueries qu’il attendait ne vinrent pas. Il n’était pas le seul à y avoir pensé ! Ted souriait largement, Jehan avait l’air soulagé. Aucun d’eux n’avait de scrupule à abandonner leur métier et à cesser de fréquenter leurs semblables. Personne ne les attendait, nul ne les regretterait… C’est avec des rêves plein la tête que chacun d’eux s’endormit.
Ted s’éveilla avec une étrange sensation. Il avait l’impression de tanguer. Il s’éveilla complètement pour découvrir que ce n’était pas qu’une simple impression. Le vaisseau bougeait vraiment. Réparé et remis en route comme par magie, il voguait à présent tranquillement dans l’espace. Jehan grogna dans son dos. Il jeta un regard de reproche à Ted, mais celui-ci se défendit : « Attends mon vieux, je n’y suis pour rien ! Moi aussi je viens juste de me réveiller… » La décharge avait complètement disparue de l’écran. Cela devait faire un petit moment déjà qu’ils étaient en vol. Le pilotage automatique était enclenché et ils prenaient le cap de leur station spatiale de rattachement.
Etô qui était sorti de son sommeil le dernier, écarquilla les yeux de stupeur. A travers la vitre, on ne voyait plus que l’obscurité du cosmos, constellé de lueurs lointaines. Il jeta un oeil à ses compagnons tout aussi stupéfaits que lui. Profitant de ce qu’ils dormaient, leurs hôtes avaient réparé leur appareil et les avaient remis sur orbite. Jehan jura en constatant qu’ils avaient aussi effacé les coordonnées de la décharge de l’ordinateur de bord. Il pensait avoir trouvé un peuple primitif, mais accueillant. Or, non seulement ils maîtrisaient parfaitement la technologie, mais de plus, ils venaient clairement de prouver qu’ils ne souhaitaient pas avoir de visite… Les trois hommes se sentaient terriblement déçus. Leur morne existence allait reprendre son cours.
Dans la soute, des chuintements d’excitation s’échangeaient. Cachés parmi des caisses d’outils, les créatures de la décharge ne se sentaient plus de joie. Celle qui portait des bracelets, était la plus satisfaite. Grâce à la nourriture qu’ils avaient servie aux humains, ceux-ci s’étaient endormis comme des masses. Ainsi, son peuple et elle avaient pu se glisser furtivement dans la navette et la programmer pour les mener où ils le désiraient. La station spatiale ne serait qu’une première étape : ils allaient conquérir l’humanité !

Le fourreau

Posté : 20 juin, 2015 @ 5:20 dans Nouvelles | 2 commentaires »

110f2459793zbzmnthmo2pqwph4ssu0ekhhogy4xppxp.jpg Lune se souvenait d’avoir été une enfant abandonnée, seule au milieu d’un charnier où pourrissaient probablement les corps de ses parents. Le froid, la faim, la peur la tenaillaient lorsqu’ils étaient arrivés. « Ils » étaient ses sauveurs, de mystérieux hommes sombres qui, comme surgis du néant, l’avaient soulevée et emmenée avec eux. Dans la vieille tour noire où ils vivaient, elle n’avait plus jamais manqué de rien, si ce n’est de tendresse. Cependant, elle n’était aujourd’hui guère plus qu’une coquille vide, privée de sentiments et d’une obéissance aveugle. Aurait-elle pu seulement se rebeller ? Elle l’ignorait. Elle avait l’impression qu’ils lui dictaient le moindre de ses gestes, à croire qu’ils contrôlaient son esprit… Comme en cet instant, où elle descendait la colline sans savoir pourquoi.
En bas, une silhouette bougeait. La jeune fille s’arrêta pour mieux la distinguer. Il s’agissait sans doute d’un voyageur égaré. Elle haussa les épaules, décidée à l’éviter… mais ses jambes la menèrent malgré elle vers l’étranger. Il se retourna vivement et braqua un regard vert et intense sur elle. Lune tressaillit. Une voix en elle parlait de haine. L’inconnu sourit :
-Je m’appelle Yuki Nô, dit-il. Tu viens de la tour ?
-Oui, fit-elle laconique. Je suis Lune.
Il sourit de nouveau, le regard pétillant.
-Veux-tu partager ce repas avec moi ? demanda-t-il en sortant des provisions d’un vieux sac.
Elle acquiesça, subjuguée par la douceur de sa voix. Jamais on ne lui avait parlé avec autant de gentillesse… Elle s’assit à ses côtés. La voix en elle gronda avec colère. Lune l’ignora. Elle se découvrait avide de chaleur humaine. Yuki lui parlait, s’intéressait à elle… Il semblait sincère. Son coeur soudain, reprenait vie. Elle sentait qu’elle redevenait seule maîtresse de ses actes.
C’est pourquoi le soir venu, elle ne quitta pas son nouvel ami, heureuse de pouvoir s’offrir à lui. La lumière cendrée de l’astre dont elle portait le nom, parant son visage de reflets étranges et envoûtants, elle se glissa entre les bras de Yuki qui l’accueillit sans un mot. Après les soupirs et les baisers, après l’abandon de leurs corps, ils se serrèrent l’un contre l’autre, les yeux tournés vers le ciel. Le jeune homme saisit sa main.
-Je suis venu pour toi, dit-il en l’obligeant à le regarder. Les habitants de la Tour noire, ceux qui t’ont élevée, je les connais. On les nomme « les messagers », ce sont de puissants sorciers. Ils aspirent au chaos. Et pour cela, ils t’utilisent… N’ont-ils pas déjà fait de toi, le fourreau du Sabre de la Haine ?
La jeune fille dégagea sa main et poussa un gémissement. Alors que tant d’autres de ses souvenirs demeuraient flous, le jour où le sabre maudit avait été implanté en elle lui revenait avec une netteté effrayante. Elle entendait encore la psalmodie étrange des sorciers et la douleur du sabre pénétrant dans sa poitrine était toujours aussi vive. Mais surtout, elle ressentait avec force cette haine qui l’envahissait et qui mettait le sabre dans sa main, lui ordonnant de tuer ceux qui menaçaient l’Ordre des Messagers. Elle était leur arme, une arme faite de chair et de sang. Or en cet instant justement, une haine féroce faisait vibrer son être. Le sabre déjà, émergeait de son poignet, se glissant entre ses doigts qui se refermèrent sur sa garde. Encore une fois, Lune perdait le contrôle de son corps. De sa main encore libre, elle repoussa Yuki :
-Va-t-en ! hurla-t-elle. Si tu restes, je devrai te tuer !
-Pas si tu n’en as pas envie ! répondit le jeune homme. Il n’en tient qu’à toi de m’épargner, tu m’entends ? Ne les laisse pas te dominer. Bats toi de toute ton âme !
Son visage était confiant. Il se rapprocha d’elle. Le sabre levé au-dessus de sa tête, la jeune fille luttait. Elle concentra toute sa volonté sur un seul but : garder son libre arbitre. Hélas, qu’était sa volonté face à celle de ses nombreux adversaires ? La lame s’abattit et une brûlante giclée de sang l’éclaboussa tandis que le corps de Yuki basculait en arrière. Des dizaines de voix jubilèrent dans sa tête et l’obligèrent à ouvrir les yeux pour contempler le cadavre. « C’est ton oeuvre ! » susurra l’une d’elles. Désespérée, Lune retourna le sabre contre sa propre poitrine pour s’ôter la vie. Mais s’il lui causa une atroce douleur, il plongea en elle sans lui infliger le moindre dommage et disparut, la laissant seule et désarmée. Un esprit qui n’était pas le sien la fit se relever et reprendre le chemin de la tour. Alors son âme, enfin éveillée, commença à la tourmenter. Désormais, elle n’était plus une coquille vide…

la jeune fille et l’oiseau

Posté : 18 juin, 2015 @ 7:18 dans Nouvelles | 12 commentaires »

 

merle Nim se tenait seule au bord de la fosse. Le vent faisait claquer les pans de sa robe noire et soulevait ses cheveux. Bien que son visage fut d’une pâleur extrême, ses yeux restaient secs, fixant fermement l’horizon, comme s’ils se refusaient à voir ce qui se passait plus près. Pourtant, on enterrait son frère… Bien aimé Raphaël ! Lui le gentil poète, l’amoureux de la nature, le dévoreur de vie… il gisait au fond d’un trou, immobile. Dans quelques instants, la terre le couvrirait et jamais plus sa soeur ne verrait son visage. Nim s’agenouilla et pria. La solitude la tenait déjà au creux de sa main, mais la jeune fille ne semblait en éprouver nul chagrin. Que pensait-elle ? Quels sentiments agitaient son âme derrière ses traits lisses ? Vivante image de sérénité, elle se leva et partit, tournant le dos à une mort qu’elle ne pouvait affronter…
Les dernières pelletées de terre furent jetées sur le cercueil. Puis il se mit à pleuvoir. Les gouttes tombaient denses et serrées, parmi les tombes grises. Sur celle de Raphaël, le sol se mit à frémir et alors se produisit la plus étrange des germinations… Une pointe jaune émergea, suivie d’une masse brune. Mais l’ensemble n’avait rien de végétal : c’était un oiseau, un merle. Il gonfla ses plumes, étira ses ailes, s’accordant un instant de répit après cette naissance hors du commun. Enfin, il se concentra sur la seule idée qui habitait son esprit volatile. Celle d’une jeune fille au regard vide qui rentrait chez elle, courbée comme si elle était chargée du poids des ans.
Nim dénoua sa chevelure et ouvrit les fenêtres en grand. Elle ne supportait pas cette odeur qui flottait, un parfum des jours d’avant… Ces jours où son frère était encore vivant. Le silence aussi lui était intolérable. Dehors c’était la vie, le chant des oiseaux… à l’intérieur, le seul bruit perceptible était celui du bois qui craque… Un coup fut frappé à la porte. La jeune fille tressaillit. Elle n’attendait personne. Evidemment, c’était Lorkan. Lorkan, leur ami à Raphaël et à elle. Celui qui des suivait aveuglément dans toutes les sottises de leur enfance, celui qui était là en toutes circonstances, aussi bien pour le rire que pour les pleurs…
Mais Nim ne souhaitait pas pleurer. Elle désirait simplement être seule avec ses souvenirs, la mémoire de ces moments passés avec Raphaël qui lui laisseraient l’illusion qu’il était encore là… Hélas, comment oublier sa disparition face au visage baigné de larmes de ce presque frère qui se tenait les bras ouverts pour l’inviter à partager sa peine ? Elle le repoussa brutalement vers l’extérieur et sans lui donner le temps de se ressaisir, elle claqua la porte, puis la ferma à double tour. Il ne partit pas tout de suite. Longtemps elle l’entendit sangloter, la suppliant d’ouvrir. Toutefois, elle se garda bien de céder. Elle attendit seulement qu’il se lasse et qu’il s’en aille. Elle lui en voulait un peu d’être venu troubler sa quiétude et surtout, elle ne lui pardonnait pas de s’être résigné si vite à la disparition de Raphaël.
Un oiseau s’engouffra par une des fenêtres. Brusquement prisonnier, il fut pris de folie et se mit à voleter deci delà, sans prendre la sortie vers laquelle la jeune fille s’efforçait de le diriger. Après avoir bataillé en vain contre lui, Nim renonça à le chasser de la maison. Puisqu’il ne voulait pas partir, alors qu’il reste ! D’ailleurs, maintenant qu’il s’était calmé, remettant de l’ordre dans son plumage sombre, il ne la dérangeait plus. Elle cessa de s’occuper de lui pour le moment.Ce n’est que plus tard, bien plus tard dans la nuit que l’animal se manifesta de nouveau. La jeune fille essaya d’abord de l’ignorer. Malheureusement, il faisait un tel vacarme en se heurtant, de plus en plus agité, à tous les murs que Nim ne put retrouver le sommeil.
Elle descendit au rez-de-chaussée. L’oiseau étrangement, parut se tranquilliser à son arrivée. Il se percha sur une armoire et se mit de profil pour darder sur elle un petit oeil brillant. Nim frissonna. Il y avait un « je ne sais quoi » dans ce regard qui lui donna l’impression que la bête la sondait. C’était absurde bien sûr, mais elle en ressentit une sorte de malaise. Elle s’approcha lentement pour le déloger. L’oiseau poussa un cri et s’envola au-dessus de sa tête. Il s’engagea dans l’escalier et disparut à l’étage. Nim s’arma d’un balai et se lança à sa poursuite. Se guidant au bruit qu’il faisait, elle déboucha devant la chambre de son frère. Elle hésita avant d’entrer. Raphaël n’aimait pas qu’on s’y introduise. Cet endroit était le sien. Le volatile cria de nouveau et la jeune fille pénétra dans la pièce obscure.
Son premier geste fut d’ouvrir les volets car on ne distinguait rien dans la pénombre. La lumière de la lune effleura son visage. Elle se retourna. L’oiseau était sur le lit. Néanmoins, ce fut l’objet qui se trouvait près de lui qui capta le regard de la jeune fille : le carnet de Raphaël. Une sorte de journal intime dans lequel il notait les grands événements de sa vie, mais aussi ce qu’il vivait au quotidien et où il composait poèmes et chansons. Nim s’assit sur la courtepointe. L’oiseau vola jusqu’au bord de la fenêtre sans qu’elle ne s’en préoccupe. Elle se plongea dans la lecture du carnet. Et à travers ses mots, ses souvenirs, son frère fut près d’elle. Il lui confia sa joie d’avoir vécu dans cette maison si belle, son amitié tellement intense pour Lorkan et par-dessus tout, l’amour et la tendresse qu’il avait pour elle. La jeune fille referma le carnet, sa main passant pensivement sur la couverture.
Puis soudain, une boule lui serra la gorge et elle éclata en sanglots. Elle ne pouvait plus endiguer son chagrin. Elle pleura,pleura jusqu’au petit matin. Aux premiers rayons du soleil, elle leva la tête et regarda par la fenêtre. L’oiseau était toujours là. Il pépia doucement et s’évapora sous ses yeux. Nim ne songea même pas à s’en étonner. Sa peine était si grande qu’elle ne laissait de place à aucune autre émotion. Au rez-de-chaussée, la serrure de la porte d’entrée fut actionnée. L’instant suivant, Lorkan était au seuil de la chambre. Il tenait une clé dans sa main. Un merle était rentré chez lui et l’avait lâchée à ses pieds. Il ne s’expliquait pas le prodige, il était seulement venu parce qu’il avait la conviction que Nim avait besoin de lui. La jeune fille se leva et tombant dans ses bras, pleura sur son épaule. Lorkan caressa ses cheveux. Lui aussi avait de la peine, mais il serait fort pour deux. Et puis, le chagrin finirait bien par capituler : ils l’affronteraient ensemble. Il se pencha sur la jeune fille et baisa son front. Leurs regards se rencontrèrent et les lèvres de Nim esquissèrent un sourire… Oui, le chagrin allait capituler !

L’homme pressé

Posté : 17 juin, 2015 @ 7:35 dans Nouvelles | 8 commentaires »

rail

C’était une de ces douces matinées de printemps douces et ensoleillées… mais les gens qui se trouvaient là, semblaient bien incapables d’en profiter. La plupart d’entre eux attendait le bus ou un taxi pour se rendre à leur travail. Leur esprit était rempli de chiffres, de documents, de réunions à ne pas manquer… Alors les petits oiseaux, la brise parfumée par les premières fleurs, la subtile chaleur du soleil… tout cela leur passait au-dessus de la tête.
D’ailleurs en ville, le bruit des moteurs couvrait le chant des oiseaux, les buildings cachaient le ciel et les pots d’échappement se chargeaient de la brise. Parmi eux, un homme se souciait encore moins du climat que tous les autres.
Il avait déboulé d’on ne sait où, criant qu’il voulait un taxi, que c’était urgent, et dès lors on n’avait plus vu que lui. Rapidement, les passants et ceux qui attendaient sur le trottoir s’étaient écartés de lui… C’est ce qu’on fait en général lorsqu’on est confronté à un fou : on se tient à distance et on s’efforce tant bien que mal de l’ignorer.
Le type était vraiment bizarre. Il faisait de grands gestes, marchait de long en large. De temps en temps, il s’arrêtait et braquait son regard sur passant qui détournait les yeux, mal à l’aise… Car la pupille qu’il fixait sur les autres était terriblement froide, presque reptilienne. Aucune émotion ne la traversait et une fois qu’elle avait accroché une cible, elle ne la quittait plus.
Un taxi enfin, vint se garer. Personne n’osa s’en approcher. On regarda timidement le type s’avancer, passer devant tout le monde et monter dans la voiture comme si c’était naturel. Quand les feux du véhicule disparurent au coin de la rue, les gens semblèrent reprendre vie.
On échangeait ses impressions à propos de l’individu et de son culot monstre. On proférait, un peu tard, des menaces à son encontre, mais dans le fond, chacun se réjouissait qu’il s’en soit allé aussi vite et surtout qu’il l’ait fait sans esclandre. Maintenant qu’il n’était plus là avec son regard à vous glacer le sang, on pouvait se détendre et parler tranquillement, entre personnes civilisées…
Les choses, peu à peu, finirent par rentrer dans l’ordre. Les gens cessèrent de discuter et se remirent à attendre d’un air morne le prochain taxi.
L’homme quant à lui, ne manifestait aucune émotion particulière… en tout cas, aucune expression triomphante ne vint marquer ses traits. Il s’était contenté de prendre place sur la banquette arrière et de jeter « A la gare, vite ! » Il ne s’était pas demandé ce que les gens pensaient de son comportement, il n’avait pas cherché à voir leurs réactions. Il voulait juste se rendre à la gare et trouvait que cette voiture n’était pas assez rapide.
Il jetait un oeil hargneux aux feux de circulation, aux piétons qui traversaient, aux autres voitures, aux cyclistes, aux camions de livraison… bref, à tout ce qui le ralentissait d’une manière ou d’une autre. Il ne cessait de consulter l’heure et de soupirer, excédé. Si le voyage n’en finissait pas, les aiguilles de sa montre elles, ne cessaient de trotter!
Le chauffeur jeta un coup d’oeil dans le rétroviseur intérieur. Ce client ne lui plaisait vraiment pas. Certes il était vêtu de manière respectable, quoique son lourd manteau d’hiver ne fût pas adapté à la saison, mais il y avait dans son regard et dans son attitude quelque chose de franchement désagréable.
Son comportement en soi était déjà dérangeant. Si on lui avait demandé son avis, le chauffeur aurait dit : « C’est un emmerdeur ! »… même si cela ne suffisait pas à dépeindre ce qu’il avait de déplaisant. Il ne cessait de s’agiter. Et il parlait. Vite, très vite. Impossible de comprendre tout ce qui sortait de sa bouche. De toute façon, c’était sans importance car ses paroles ne semblaient pas destinées à quelqu’un en particulier…
Sauf quand il lui demandait de se dépêcher… « demander » n’était pas le terme exact. « Aboyer », « vociférer » auraient été plus appropriés. Le chauffeur avait crispé ses mains sur le volant, se retenant de justesse de l’expédier hors de la voiture. C’était la fin du mois et il ne pouvait se permettre de perdre une course.
Alors il fit semblant de ne pas remarquer l’attitude incohérente de son client, son agressivité, ses cris… Seulement, il continuait à garder un oeil sur l’homme : on ne sait jamais ! Il avait bien la tête de quelqu’un, un de ces malades, capable de vous sauter dans le dos pour vous étrangler.
Il comprit soudain que ce client lui inspirait de la peur. Une peur irraisonnée, comme celles qui vous saisissent quand vous êtes gamin et que la lumière s’éteint. Un sentiment pénible… une fois de plus, il lutta contre l’envie de jeter son passager sur le pavé. Il voulait aller à la gare. Ce n’était plus très loin.
Le chauffeur se dit qu’il pouvait bien tenir encore un peu. D’ailleurs, il appuya sur l’accélérateur, histoire d’abréger la durée du trajet. A l’arrivée, son client le paya au centime près, trop radin pour se fendre d’un pourboire. Sans même un remerciement, il claqua la portière et se précipita vers la gare.
Il devait effectivement être très pressé. Peut-être avait-il des ennuis… mais peu importe ! Le chauffeur était surtout content d’en être débarrassé. Quand il redémarra, il baissa une de ses vitres : l’atmosphère angoissante qui avait régné dans le véhicule avait grand besoin d’en être chassée…
L’homme ne s’était pas retourné une seule fois… Le chauffeur, le taxi, les passants qu’il avait doublés sur le trottoir… tout cela n’existait déjà plus pour lui. La seule chose qu’il voyait, c’était la gare et la distance qui lui restait à parcourir pour y arriver… Quelques mètres en vérité, qu’il couvrit en moins d’une minute.
Il entra en courant, sans s’occuper de ceux qu’il bousculait. Pas plus qu’il ne paraissait entendre les insultes dont ses victimes l’abreuvaient. Animé d’une idée fixe, il allait droit devant, repoussant sans ambages tout ce qui se trouvait sur son passage.
Mais il finit par se heurter à un obstacle qui ne se laissa pas fléchir : la file d’attente devant le guichet. il n’y a rien de plus vindicatif que des individus coincés dans une file d’attente… Personne ne voulait céder sa place. Cette fois, son numéro de timbré tomba à plat. Il était juste derrière un homme barbu taillé comme une armoire à glace. Celui ci, planté devant lui, ne lui laissait pas le moindre espace pour se faufiler. Manifestement, il devrait attendre son tour. Ce qu’il fit à contrecoeur, mais pas dans le silence.
Chacun de ceux qui prenait place devant le guichet se faisait houspiller par l’énergumène. Ils « n’allaient pas coucher là », « Bon sang, ils attendaient que le train s’en aille ou quoi ? « … Les premières réflexions lui avaient attiré des regards indignés, des soupirs et des murmures. Puis les gens s’étaient tus… pas tous en même temps, mais un par un, à mesure que ses yeux se posaient sur eux.
A la fin, même le barbu n’osait plus tourner la tête vers lui. Personne, ni les clients ni les guichetiers n’avaient envie de discuter. Les seuls mots échangés étaient ceux nécessaires à l’achat d’un billet : destination, classe, prix… Des paroles désobligeantes continuaient à fuser de la part de l’homme. Curieusement, nul n’y répondait. On préférait l’ignorer plutôt que de l’affronter.
Enfin, son tour arriva. Le guichetier lui tendit d’une main tremblante son billet et encaissa le paiement en retour. Puis il le salua, mais l’homme n’était déjà plus là. Dès l’instant où il avait eu son billet en main, il s’était engouffré dans l’escalier qui menait aux quais.
A présent, il croisait des gens, traversait des couloirs… sans les voir. Il n’avait qu’une certitude : il devait se hâter. Il avait un train à prendre ! Il consulta encore une fois sa montre… Il était presque huit heures. Heureusement il était pratiquement arrivé. Enfin, il jugea plus prudent de se mettre à courir. Si jamais il y avait d’autres passagers, il risquait de perdre encore de son précieux temps…
Il était sur le quai bien avant que le train n’arrive… On pouvait même dire qu’il était là le premier. A l’exception d’un malheureux employé qui le vit fondre sur lui, toutes voiles dehors.
-Où est le train ? hurla-t-il comme s’il pensait que l’autre était sourd.
-Il n’est pas encore là, monsieur, lui fut-il répondu poliment. Il ne sera pas là avant un bon quart d’heure.
-Un quart d’heure ? Un quart d’heure ! Mais je dois prendre le train, moi! Maintenant ! Il est huit heures tapantes, vous comprenez ?
Non, l’employé ne comprenait pas, mais il se dit qu’il valait mieux s’éloigner de ce drôle de client. Il alla trouver refuge auprès d’un de ses collègues qui venait d’arriver : Roger, un ancien… Un sale type, mais pour une fois, il était bien content de le voir.
-Alors le jeunot, tu viens te planquer ? lui lança celui-ci en le voyant approcher.
-C’est le gars là-bas, il n’a pas l’air normal…
- Le gars ? Quel gars ?
L’employé se retourna. Le train n’était toujours pas arrivé, mais l’homme avait disparu.
-Ben ça… il avait pourtant l’air pressé : où est-il allé ?
-Cherche pas, va ! Je le connais ton bonhomme ! Là, pour sûr, il s’est envolé…
- »Envolé » ?
-Oui… C’est comme ça, le cinq de chaque mois, depuis deux ans maintenant !
-Quoi ? Tu veux dire qu’il vient faire son cirque ici, régulièrement ? C’est quoi ? Un dingue ?
-Difficile a dire… Ecoute, je vais te raconter un truc, mais faut que ça reste entre nous…
Le jeune acquiesça.
-Voilà, ça c’est produit, il y a deux ans de cela… pile le cinq
mars ! T’étais pas encore là, mais tu en as peut-être déjà entendu parler : un gars avait fait un scandale sur le quai parce qu’il avait loupé son train… Tu l’aurais entendu insulter tout le monde, c’était pas croyable ! Il tapait du pied, il gesticulait, il s’excitait… à un moment, on a même pensé à appeler les flics….
Roger s’arrêta un instant et se passa la main dans les cheveux. Son jeune collègue ne parvint pas à se faire une opinion : était-il vraiment troublé, ou cherchait-il à ménager ses effets pour l’impressionner davantage ?
-Puis c’est arrivé… Cet idiot était là, sur le quai où nous sommes en ce moment, à gueuler comme un âne ! Il voulait se faire entendre de tous ceux qui se trouvaient dans les parages. Naturellement, il ne regardait pas derrière lui… Il a fait un pas de trop en arrière et il a basculé sur les rails. Il était huit heures du matin, le train en provenance de Paris entrait en gare. Personne n’a eu le temps de réagir. Il est mort sur le coup.
Le jeune employé pâlit, puis chercha sur le visage de Roger une trace d’humour, un indice qui lui prouverait que l’autre plaisantait… Mais le vieux renard ne lui en laissa pas le loisir. Saisissant son balai, il lui tourna le dos et brossa le sol en sifflotant.
Le jeune homme haussa les épaules. Si ce salopard s’imaginait qu’il avait réussi à lui faire peur, il se mettait le doigt dans l’oeil ! Il décida d’aller prendre un café pour se détendre, mais tandis qu’il se dirigeait vers le distributeur, le vent souleva un papier… C’était un billet pour Paris, pour le train de huit heures trente… il n’était pas composté.

Bleue

Posté : 16 juin, 2015 @ 5:41 dans Nouvelles | 2 commentaires »

bleu

Tim était heureux. Jamais il n’aurait cru qu’on le paierait aussi grassement pour de simples travaux d’aménagement. Quand son employeur lui avait tendu le sachet de bleue plein à craquer, il n’en avait pas cru ses yeux ! Il y en avait au moins pour deux cents grammes et elle était certifiée d’origine. Il avait entrouvert le sac et l’odeur inimitable de la précieuse poudre était montée jusqu’à ses narines. Sûr, ce n’était pas de la bleue artificielle ! Quel bonheur ! Ce n’est pas qu’il se sentait un homme riche : même si elle était rare, la bleue ne nourrissait personne. Son plaisir était semblable à celui du collectionneur qui s’offre une nouvelle oeuvre d’art. Il éprouvait de la joie à savoir qu’il était le seul à la posséder, que lui seul avait le droit de la toucher, de la regarder. Puis surtout, il anticipait le moment où cette bleue irait rejoindre celle qu’il avait déjà amassée…
Toutes les bleues ne se ressemblaient pas. Leurs granulés étaient plus ou moins fins et leur couleur était variable. Jaune, rouge, marron, verte ou bleue, parfois multicolore lorsqu’il s’agissait de mélanges… mais celle qu’il tenait entre ses mains était noire. C’était la plus rare et la plus recherchée. Son odeur était véritablement enivrante, son toucher incomparable. Tout à sa joie, il ne pensa à cacher le sachet sous sa veste qu’une fois dans la rue… Fou qu’il était ! Et si on l’agressait ? Il jeta des regards inquiets autour de lui. Le moindre passant lui paraissait suspect. Il lui semblait que même les vieilles dames à l’apparence inoffensive faisaient coulisser vers lui un oeil plein de convoitise et de malice. Dans sa paranoïa, il ne se rendait pas compte que c’était son propre comportement qui attirait l’attention. Il rasait les murs, ses yeux papillonnaient nerveusement et il se parlait à voix basse. Pour tout dire, il avait l’air d’un dément. C’est sans doute ce qui lui avait valu d’avoir la paix pendant tout le trajet. Les gens l’évitaient prudemment, comme on le fait d’ordinaire lorsqu’on croise une personne à l’esprit dérangé.
Il rentra chez lui et transporta avec précaution le sachet jusqu’à l’étage. Au milieu de la pièce, en pleine lumière, trônait un énorme bac. Il était à demi rempli de « bleue », ce qui représentait toute une vie de labeur. Tim ajouta le contenu du sachet en prenant soin de ne pas perdre un seul grain. Quelle misère tout de même que cette vie dans les colonies ! Il défroissa le sachet et le regarda pensivement. Il y était écrit « terre authentique de la planète bleue »… la terre, cette matière qu’on croyait inépuisable ! Jusqu’à ce que la Terre, leur planète d’origine explose, victime de l’inconscience de ses habitants. Seuls les quelques colons envoyés en éclaireurs à travers l’espace avaient survécu. Ils avaient créé des bases, des comptoirs dans les endroits les plus insolites… mais jamais nulle part dans l’Univers, ils ne trouvèrent une trace de vie ni à plus forte raison, cette matière constituée pour une certaine part de déchets organiques que les anciens appelaient « terre ».

Hésitations au point du jour

Posté : 15 juin, 2015 @ 10:36 dans Nouvelles | 4 commentaires »

aube

Elle dort. La nuit est suffisamment claire pour que je distingue son admirable profil et les volets ne sont pas fermés. Je reste un long moment perdu dans la contemplation de ce joli visage que l’amour a teinté de rose et que le sommeil maintient immobile . Enfin, je dois me détacher de ce spectacle. Ce n’est pas pour le plaisir que je suis ici…
Je prends mille précautions pour ne pas la réveiller. Quel dommage tout de même ! Pour un peu, je le sens bien, je tomberais amoureux ! Elle remue légèrement, je me fige. Sa poitrine qui monte et qui descend au rythme de sa respiration me déconcentre un peu. Mais je me ressaisis : j’ai autre chose à faire !
Je dois retrouver mon état d’esprit d’hier soir… quand je l’ai abordée dans ce café et que je l’ai séduite. Je ne pensais à rien d’autre alors qu’à mon but. Je sors du lit sur la pointe des pieds, puis je traverse la chambre. Je perds de précieuses secondes avec la porte qui grince. Un dernier regard vers ma compagne endormie manque d’abattre toutes mes résolutions. Heureusement, ma volonté est plus forte que mon désir.
Je descends l’escalier, rapide malgré l’obscurité. J’ai mémorisé les lieux à la perfection. Je suis un professionnel après tout ! La boîte est là, posée dans le salon. Etrange place pour une boîte à bijoux ! C’est vrai que l’objet est beau… mais ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il y a à l’intérieur.
Seigneur que cette femme est naïve ! Je plonge ma main dans la cassette qui n’est même pas fermée. Les pierreries brillent faiblement dans la nuit. Je m’en empare en même temps que les remords qui déjà m’assaillent. Hélas, je ne peux pas m’attarder. Je ne suis ici que pour dérober ces bijoux. Il me faut oublier la délicieuse créature à l’étage. Le mieux, c’est encore de fuir…

**********

Il est parti. Sans bruit, mais il est parti. J’attends un peu, au cas où il déciderait de faire demi-tour. Mon orgueil souffre quelque peu du silence de la maison car non, décidément, il ne reviendra pas. Et moi qui pensais avoir chamboulé ses sens ! Je m’étais même demandé tout à l’heure, si je n’en avais pas trop fait… J’aurais été bien embêtée s’il était resté.
Je me suis donnée tant de mal hier soir, pour prendre un air traqué. Je n’ai jamais été une très bonne comédienne, mais ça a marché. Un homme s’est approché de moi et m’a offert un verre. Il était incroyablement beau. Cela me rendait la tâche moins pénible. Tout en sachant très bien ce qu’il était : un escroc et un voleur, je fus quand même à deux doigts de succomber à son charme pour de bon.
Mais l’enjeu pour moi était trop important. J’ai réussi tant bien que mal à garder mes distances. J’ai laissé mon esprit vagabonder tandis qu’il caressait mon corps. J’ai échappé au piège de ses baisers en calculant ce que j’allais gagner après son départ. Et ce matin, quand ses yeux se sont ouverts, je suis restée parfaitement immobile…
J’ai senti son regard sur moi, j’ai perçu son hésitation. Là encore, il m’a fallu lutter pour ne pas céder à la tentation. Puis il est descendu comme prévu… Il a ouvert le coffret, volé les bijoux et disparu alors qu’il faisait toujours nuit. J’ai attendu longtemps avant de bouger.
A présent, je me lève. Le jour commence à poindre, mais il ne suffit pas à chasser la tristesse qui m’envahit peu à peu… Idiote que je suis ! J’ai pourtant obtenu ce que je voulais : un authentique cambrioleur, un « pigeon » pour voler mes bijoux… des faux, bien entendu. Il ne me reste plus qu’à contacter mon assurance pour toucher le pactole. Je devrais sauter de joie, battre des mains. Au lieu de ça, je sens des larmes couler sur mes joues.
Cela fait bien dix minutes que je suis là à pleurer lorsqu’un bruit derrière moi, m’oblige à me retourner. Il est revenu. Sourire aux lèvres, il se tient dans l’entrée, un sachet de croissants chauds entre les mains…

La rivière de Mélina

Posté : 14 juin, 2015 @ 6:00 dans Nouvelles | 2 commentaires »

rivière

Chaque jour et quel que soit le temps, elle venait là depuis qu’elle était enfant. Mélina aimait cette rivière qui coulait imperturbable en glougloutant de contentement. Elle avait l’impression que le cours d’eau avait un langage qu’elle était la seule à comprendre. Alors elle tendait l’oreille à tous ses gargouillis, au chant joyeux qu’elle émettait par temps de pluie ou au grondement furieux qui l’enflait à la fonte des neiges.
La rivière était son amie. Une amie qui ne s’éloignait pas avec dégoût en voyant son visage : elle pouvait se mirer des heures entières dans ses eaux, malgré l’affreuse tâche de naissance qui lui mangeait la moitié de la figure. C’était une amie fidèle, toujours là quand la jeune fille avait besoin d’elle.
Aujourd’hui, c’était le cas. Mélina avait eu une journée particulièrement horrible à l’école. C’était un lieu qu’elle n’appréciait pas, car sa vie n’y était jamais drôle. On dit que les enfants sont méchants, mais la jeune fille savait que c’était bien pire que cela. Certes elle se savait laide, mais les réactions des autres, mélange de répulsion et de moqueries meurtrissaient son coeur bien plus que ne le faisait son reflet dans le miroir. Ce matin était le jour de la photo de classe. Elle aurait tout donné pour être absente, mais sa mère ne lui avait pas laissé le choix. Elle ne savait rien des souffrances de sa fille, elle ne pouvait pas comprendre.
Elle avait tenté de se trouver un petit coin discret pour qu’on ne la voie pas sur la photo, mais un des garçons avait commencé à la chahuter et cela avait attiré l’attention du photographe. Celui-ci, pensant sûrement lui rendre justice, l’avait placée d’autorité au centre du groupe. Du coup, tous les autres élèves étaient furieux contre elle. Plusieurs d’entre eux avaient déclaré qu’ils n’achèteraient pas une photo de classe qui serait gâchée par le « monstre ». Mélina essaya de s’excuser, de leur dire qu’elle n’y était pour rien, mais tout ce qu’elle parvint à faire fut de s’attirer encore plus d’insultes.
Le soir, elle avait attendu dans les toilettes que les autres s’en aillent car elle avait peur de se faire frapper à la sortie des classes, là où il n’y avait plus d’adultes pour surveiller. Puis quand tout avait été enfin désert, elle avait couru vers la rivière pour y déverser ses malheurs.
A présent, allongé sur la rive, une main glissée dans l’eau qui la caressait doucement, elle laissait libre cours à ses larmes. Elle aurait dû rentrer chez elle, sa mère allait être fâchée de son retard, mais elle le serait encore plus si elle la voyait pleurer. Mélina savait à quel point elle avait les pleurnicheuses en horreur. Pourtant, elle aurait bien aimé se faire consoler.
C’est alors qu’une idée lui traversa l’esprit. Elle se pencha sur l’eau et la rivière, plus douce que jamais l’accueillit dans son sein. Doucement, elle se laissa glisser jusqu’au fond, jusqu’à ne plus avoir d’air, comme bercée par des bras maternels.
Son corps ne fut retrouvé que le lendemain. Sa mère terrassée, se reprocherait sa mort jusqu’à la fin de ses jours : elle savait que Mélina allait de plus en plus mal ces derniers temps. Elle aurait dû consulter un médecin quand la jeune fille avait commencé à prétendre qu’une « tâche » la défigurait et qu’elle s’était mise à se sentir persécutée par des enfants imaginaires… mais elle n’avait pas mesuré l’ampleur du désastre : comment l’aurait-elle pu ? Mélina avait l’air si serein lorsqu’elle s’asseyait au bord de la rivière !

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