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La vengeance de l’esprit loup

Posté : 13 juin, 2015 @ 7:35 dans Nouvelles | 3 commentaires »

loup

Folle de bonheur, Amarante traversait en courant la forêt de Morneplaine. Elle allait à la fontaine du pendu rejoindre son bien aimé Albéric. Cela faisait plusieurs mois qu’elle et le fils du seigneur de Malcourt se voyaient en secret. Peu importe qu’elle fût la fille d’une femme réputée sorcière ! Et quelle importance si Albéric, lui, était l’homme le plus riche des environs ? Il l’aimait comme elle l’aimait. Nul ne pourrait les séparer. Il le lui avait promis. Quand elle arriva à la fontaine, Albéric était déjà là. Elle se jeta dans ses bras et leva vers lui un visage rieur. Mais le jeune homme arborait une mine sombre.
-Que se passe-t-il mon aimé ? demanda-t-elle. Vous avez l’air soucieux…
-Amarante ma douce, j’ai une bien mauvaise nouvelle à t’apprendre, répondit-il. Mon père et le seigneur de Franpont ont arrangé mes épousailles avec sa fille Guislaine. Notre mariage aura lieu dans quinze jours dans la chapelle du château. Quant à ma fiancée, elle arrivera demain, dans la matinée.
Non, ce n’est pas possible ! s’écria la jeune femme en sanglotant. Dîtes moi que ce n’est pas vrai !
-Si hélas… mais je ne veux pas de ce mariage ! reprit-il soudain. C’est toi que j’aime ! Partons ensemble, veux-tu ?
-Partir ? Mais pour aller où ?
-N’importe où ! Nous nous marierons et nous vivrons ensemble pour toujours ! Es-tu d’accord ?
-Oh oui… vous épouser, murmura la jeune fille éperdue, c’est mon plus grand rêve !
-En ce cas, attends moi demain à l’aube au rocher de l’ours !
Il l’embrassa une dernière fois et la laissa seule, tremblante d’émotion.
Le lendemain, Amarante tremblait encore. De froid cette fois. Le jour se levait à peine et un vent glacial lui fouettait le visage. D’une main nerveuse, la jeune fille resserra les pans de son manteau et tendit l’oreille vers les bois dans l’espoir d’entendre Albéric arriver. En vain. Tout était désespérément silencieux. Avec agilité, elle escalada le rocher de l’ours et scruta les environs… A part quelques lapins qui folâtraient sur le chemin, il n’y avait personne. « Albéric, que faîtes-vous donc ? » dit la jeune fille à mi-voix. Elle redescendit de son poste d’observation et attendit. Quand le soleil se fut élevé, baignant de sa lumière toute la forêt, Amarante comprit qu’il ne viendrait plus. Elle repartit lentement chez elle, se rongeant d’inquiétude pour Albéric. Pourquoi n’était-il pas venu à leur rendez-vous ? Que lui était-il arrivé ?
En ouvrant la porte, elle découvrit Léonore, sa mère, tranquillement assise. Avait-elle deviné que sa fille s’apprêtait à s’enfuir avec un homme ? A voir son air serein, Amarante n’aurait su le dire… Avant qu’elle n’eût ouvert la bouche, sa mère prit la parole :
-Sais-tu ma fille, que l’un de nos ancêtres vivait parmi les loups ? Il s’appelait Dörk. Ta grand-mère m’a raconté qu’il savait parler leur langage et que ces animaux le considéraient comme l’un des leurs. Mais la forêt où ils vivaient appartenait à un seigneur qui aimait follement la chasse. Un de ses conseillers lui ayant dit que les loups détruisaient tout son gibier, il décida qu’il fallait les abattre.
Avec ses gens, il traqua la meute sans relâche. Il aurait sûrement tué tous les loups si Dörk ne s’était pas interposé… Il tenta de faire entendre raison au seigneur en lui expliquant que les loups n’étaient pas plus nuisibles que les autres bêtes des bois. Hélas, l’homme était borné. Il refusa de l’écouter et le traitant de manant, il ordonna à ses hommes de le bâtonner. C’était sans compter sur la force de ton aïeul ! En quelques minutes à peine, il se débarrassa de ses assaillants et fou de fureur, se précipita sur le seigneur qu’il jeta à bas de son cheval. Puis il s’enfonça au plus profond des bois. Il vécut là jusqu’à la fin de ses jours. Tout ce qui nous reste de lui, c’est ceci… dit-elle en tendant à Amarante un petit objet pointu.
-Une dent de loup, fit la jeune fille sarcastique, quel héritage !
-C’est beaucoup plus que cela, reprit sa mère.Elle contient une part de « l’esprit loup » !
-L’esprit loup… qu’est-ce que c’est ?
-Je ne sais pas vraiment, répondit Léonore. L’esprit Loup hante la forêt depuis la nuit des temps. Il protège les bois et les animaux qui y vivent. Mais il est sans pitié pour les hommes, sauf quand ils sont sous sa protection…Oui, celui ou celle qui est aimé de l’esprit loup acquiert des pouvoirs étranges et terrifiants ! Prends, ceci te revient… ajouta-t-elle en fourrant la dent dans la main de sa fille. Tu pourrais en avoir bientôt besoin !
-Que veux-tu dire mère ? s’enquit la jeune fille surprise.
-Vas mon enfant ! Vas au bord de la route qui mène au château ! Ton destin t’attend…
Pétrifiée, Amarante regarda sa mère. Elle comprit alors que ce n’était pas la femme qui l’avait enfantée qui lui parlait ainsi. Non, c’était Léonore la sorcière, celle qui connaissait l’avenir et le coeur des gens. Aussi suivit-elle son conseil et parti-elle derechef dans la forêt. Il faisait grand jour à présent. Un soleil printanier éclairait la route. Entendant des chevaux arriver, Amarante se cacha dans un buisson. Une riche jeune femme, flanquée d’un chapelain, caracolait à la tête d’une nombreuse escorte. Elle se tourna vers son compagnon et Amarante put admirer la beauté de son visage.
-Mon père, disait-elle, êtes-vous certain que c’est là le lieu de notre rencontre ?
-Oui damoiselle Guislaine, c’est ici que messire Albéric et son père doivent nous rejoindre ! Regardez, les voici justement qui arrivent !
En effet, paré de ses plus beaux habits, Albéric chevauchait auprès du seigneur de Malcourt. Dans son buisson, la jeune fille plaignit en silence son malheureux ami, condamné à faire un mariage de raison. « Pauvre Albéric ! se dit-elle. Sans doute n’a-t-il pas pu s’enfuir cette nuit et son père l’aura contraint à cette regrettable union ! » Mais au même instant, la voix d’Albéric s’éleva : »Soyez la bienvenue damoiselle Guislaine. Je me réjouis d’avoir pour fiancée une femme aussi belle et noble que vous l’êtes. Vraiment, il me tarde que l’on fête nos épousailles. » Il lui tendit la main en la contemplant avec adoration. Amarante n’entendit pas la réponse de la jeune femme. Le coeur brûlant de jalousie, les dents serrées pour ne pas pleurer, elle était repartie pour la forêt.
Ce n’est qu’après avoir longtemps erré qu’elle sentit la dent de loup sur sa poitrine. Les paroles de sa mère lui revinrent. Elle décida d’aller trouver l’esprit loup afin de tirer vengeance d’Albéric, ce fourbe qui l’avait trompée… Jusqu’à ce jour, elle ignorait tout de l’existence de cet esprit, mais en cet instant, une force mystérieuse semblait guider ses pas, la menant dans une grotte. L’endroit était étrange. Des ombres jouaient sur les parois qui auraient du être obscures et l’écho était chargé de murmures. Amarante se mit à genoux.
-Esprit loup ! cria-t-elle. Esprit loup êtes-vous là ?
Un lourd silence tomba sur les lieux. Puis un bruit entêtant, comme un roulement de tambour, commença à monter. Ce fut comme si la grotte entière se mettait à vibrer. Une lumière surnaturelle émana du sol et la forme vacillante d’un loup apparut devant Amarante.
-Fille, que veux-tu ? demanda une voix sépulcrale.
-Je suis venue te demander ton aide, dit-elle.
-Mon aide n’est pas gratuite fille, répondit la voix. Le prix à payer peut être amer… Es-tu certaine que ça en vaille la peine ?
-Je me moque de ce que cela me coûtera, rétorqua Amarante. J’ai tout donné à un homme : mon amour, mon honneur. Je lui avais confié mon bonheur, mais il l’a mis en pièces… il mérite d’être puni !
-Hum, tu veux te venger fille ? Bien, reprit la voix, je t’aiderai. Mais auparavant, je dois t’apprendre quelque chose : tu portes l’enfant de cet homme que tu détestes tant. Ce que je te demande pour prix de mes services c’est…
-… de vous donner mon enfant ? demanda Amarante en posant une main déjà protectrice sur son ventre.
-Non, je veux seulement que tu l’élèves. Que tu en fasses quelqu’un de fort car je me manifesterai en lui. Alors fille, acceptes-tu ce marché ?
-Qu’il en soit ainsi ! répondit-elle sans hésiter.
Seule dans les vergers du château, Guislaine goûtait au bonheur de sa nouvelle vie. Elle venait d’épouser Albéric, ce qui faisait d’elle l’une des dames les plus enviées de la contrée. Il fallait dire que son époux, en sus de sa richesse et de sa noblesse, était fort beau… et quelle douceur ! Quelle tendresse quand il s’adressait à elle ! Entre deux pommiers, un chien la regardait la langue pendante. Guislaine fut un peu surprise. .. Elle ne l’avait encore jamais vu. En fait, elle n’avait jamais vu un chien pareil… Seigneur… mais ce n’était pas un chien… c’était un loup ! Prudemment, la jeune femme commença à reculer sans quitter la bête des yeux. Elle craignait tant que celle ci ne se jette sur elle qu’elle n’osait même pas appeler au secours… Brusquement, d’autres loups survinrent de derrière les arbres. Guislaine affolée regarda autour d’elle : elle était cernée. Quand les premiers loups s’élancèrent vers elle, elle se mit à hurler. Trop tard… la dernière chose qu’elle vit avant de mourir fut une jeune fille échevelée dont les yeux brillaient d’une haine féroce.
Amarante s’approcha de la dépouille de sa rivale. Elle sentait presque le goût du sang dans sa bouche et une joie cruelle accélérait les battements de son coeur, comme si elle avait pris part elle-même au massacre. Sourire aux lèvres, elle jeta un regard vers les fenêtres du château : « A présent, mon aimé, dit-elle, je te souhaite de jouir pleinement de la vie que tu t’es choisie ! » Elle inspira profondément avant de disparaître, sa vengeance accomplie.

Accalmie autour d’un massif de roses

Posté : 12 juin, 2015 @ 9:36 dans Nouvelles | 3 commentaires »

 

rose Tout avait commencé par une absurde histoire de parterre fleuri… Catherine et ses fleurs ! Elle en mettait partout. Ce n’était même pas joli car il y en avait beaucoup de trop : l’œil fatigué ne savait où se poser. D’ordinaire, Pierre ne s’en mêlait pas. Sauf que cette fois, son épouse avait empiété sur son propre domaine. Sans rien lui demander, elle avait planté des rosiers sur le seul petit morceau de terrain dont il disposait sur leur propriété. Quand il avait découvert les orgueilleux buissons qui le narguaient du haut de leur terre-plain, il avait vu rouge. Il était allé trouvé sa femme et lui avait jeté ses quatre vérités au visage. Naturellement, elle lui avait tenu tête, mais Pierre avait persisté. Sans s’occuper de ses cris ni de ses menaces, il lui avait sèchement ordonné de ne plus s’approcher de « sa » parcelle. Peu habituée à le voir résister et encore moins à l’entendre parler sur ce ton, Catherine s’était tue.
Pierre avait gagné, il le savait. Sa mégère était apprivoisée. Il lui avait cloué le bec une fois pour toutes et il avait pu arracher en toute tranquillité les rosiers de la discorde. Il sourit en songeant à ce qu’il ferait de cette parcelle de terre durement acquise. Une fois que le terrain serait aplani et couvert de sable, il aurait un endroit tout à fait plaisant pour jouer à la pétanque avec ses amis. Il entendit des pas derrière lui et se retourna. Catherine descendait l’escalier une assiette et une fourchette à la main. C’était encore mieux qu’il ne l’espérait : elle venait, tête basse, lui apporter son repas jusqu’à l’extérieur pour faire la paix. Par pure mesquinerie, il décida de lui tourner le dos et de faire celui qui ne l’avait pas vue… Leurs retrouvailles n’en seraient que meilleures !
La police avait découvert le corps au bout de trois longues années. L’arme du crime avait été ensevelie avec. Ce n’était qu’après une laborieuse enquête que la vérité s’était fait jour. Pierre Lecoeur n’avait pas fugué comme son épouse l’avait d’abord prétendu. Son cadavre (son squelette à présent) reposait sous un massif de roses luxuriant. Seuls les aveux de la femme avaient conduit les enquêteurs jusque là… L’outil qu’elle avait utilisé pour le tuer était fiché dans son crâne. Avec une force incroyable, elle l’avait si bien planté dans sa tête qu’on en voyait juste un minuscule morceau métallique : il s’agissait d’une fourchette.

La dame aux loups

Posté : 11 juin, 2015 @ 5:40 dans Nouvelles | 4 commentaires »

loupSi sire Dalh avançait d’un pas hâtif, c’est qu’il n’avait nullement envie d’être surpris par la nuit. D’autant qu’il devait traverser une épaisse forêt avant d’atteindre Bresdun. Cette satanée forêt. En y pénétrant au début de l’après midi, il avait apprécié sa fraîcheur, son silence. Car après tout ce temps passé à guerroyer et à côtoyer quotidiennement la mort, il aspirait au calme. A Bresdun, il connaîtrait enfin la paix… Ah ! Abandonner les armes et fonder un vrai foyer ! Ce village perdu dans la forêt serait idéal ! Il était loin, si loin de toute ville que même le seigneur de Châtel-l’oiseau à qui il appartenait, semblait en ignorer l’existence…
Seulement, à mesure que le soleil déclinait, la forêt avait changé. Les arbres étaient devenus sombres, menaçants. Des bruits étranges s’élevaient des buissons. Maintenant, le jeune homme avait le sentiment qu’on l’épiait… Le vent lui portait des murmures malveillants et des ombres s’agitaient autour de lui. Se croyant suivi, Sire Dalh s’arrêta brusquement, la main sur la garde de son épée, prêt au combat. « Suis-je bête ! se dit-il en se détendant. Deux ou trois feuilles bruissent et je me crois entouré d’ennemis ! » Il relâcha son arme et reprit son chemin. Cependant, l’impression d’être surveillé ne le quittait pas. Heureusement, car soudain, cinq hommes déguenillés surgirent d’un carrefour. Deux d’entre eux étaient armés de couteaux grossiers, mais les trois autres avaient des épées. Et visiblement, ils savaient s’en servir. Sans hésiter, Sire Dalh tira la sienne et leur fit face.
-Holà, messire voyageur ! lui lança un barbu famélique. Si tu veux passer ce sera deux écus !
-Et si je décidais plutôt de ne rien vous donner ? dit le jeune homme d’un ton léger.
-Tu risquerais de t’en repentir !
-Vous êtes bien hardis pour une bande de vilains loqueteux !
-Hardis ? reprit le barbu avec un sourire sinistre. Face à un homme seul ? Trêve de plaisanteries… Donne nous ta bourse et ton manteau, ou il va t’en
cuire !
-Venez donc les chercher ! s’écria Dalh qui se fendit en avant et toucha son adversaire en plein coeur.
Voyant leur compagnon s’affaler sur le sol, les autres bandits se ruèrent sur le jeune homme. Ils poussaient des cris féroces, frappaient de taille et d’estoc en y mettant une telle ardeur, que Dalh eut bien du mal à se défendre. La fatigue de la journée le ralentissant, des entailles apparurent très vite sur ses bras, ses jambes. Un coup porté au front et le sang lui coula dans les yeux. La vue brouillée, le souffle court, le coeur battant à tout rompre, il se battait pour sauver sa vie. Son bras se fit plus lourd, ses gestes plus lents. A chaque instant, les bandits gagnaient du terrain. Il parvint à éviter une attaque visant sa tête, mais fut rudement touché à l’épaule, si bien que sa lame faillit lui échapper. Avalant péniblement sa salive, il se prépara à l’assaut final, sûr qu’il allait périr. Mais la mort ne vint pas. Avec un grondement inquiétant, une ombre s’interposa entre lui et ses agresseurs.
D’une main tremblante, Sire Dalh essuya le sang qui gouttait de ses sourcils. Un énorme loup tenait les bandits en respect. Avec son pelage noir, ses yeux incandescents et ses dents luisantes, on aurait dit une apparition diabolique. Renonçant à se battre, les bandits tournèrent les talons. Mais à peine avaient-ils fait quelques pas qu’ils se heurtèrent à une étrange jeune femme enveloppée dans une cape noire. Livides, ils se figèrent. Leurs armes tombèrent de leurs mains raidies. La jeune femme eut un sourire méprisant avant de lever la main en murmurant des paroles que Dalh ne parvint pas à saisir. Retrouvant subitement leur mobilité, les bandits s’enfuirent à travers bois.
-Comment avez-vous fait cela ? demanda-t-il quand la créature se tourna vers lui.
-Quoi donc, messire ? s’enquit-elle d’un ton innocent. Mais… vous êtes blessé ! Prenez mon bras ! Je vais vous mener chez moi pour vous soigner.
Abasourdi, Sire Dalh regarda le bras qu’elle lui tendait sans se décider à le prendre. Avec un soupir exaspéré, la jeune femme s’empara du sien et l’entraîna sur un sentier tortueux.
-Ma Dame, merci de m’avoir porté secours ! dit-il dès qu’il fut revenu de sa surprise. Je me nomme Dalh de Grandval…à votre service !
-Dalh ? Quel nom étrange ! Je suis Diane… ou Diane la sorcière… A vous de juger du nom que vous préférez me donner !
Interloqué, Sire Dalh considéra la jeune femme. Elle avait de longues tresses, un visage charmant et une silhouette des plus gracieuses. Rien de commun avec l’image q’il se faisait d’une sorcière. Absorbé par ses pensées, il ne vit pas Diane s’arrêter et manqua de trébucher.
-Voilà ma demeure ! dit-elle simplement.
-Par Dieu, ma Dame, je ne vois rien ! s’exclama Dalh en regardant les roches et les broussailles dans lesquelles s’évanouissait le sentier.
-Ayez confiance messire ! répondit la jeune femme en le conduisant vers les rochers.
Le chemin se poursuivait au-delà des blocs de pierre, menant à une maison à demi cachée par le lierre, dont l’accès était défendu par un fossé. Diane poussa la porte et tira son compagnon à l’intérieur. Elle lui fit signe de prendre place près de l’âtre, puis s’éclipsa dans la pièce voisine d’où elle revint avec une écuelle pleine de poudre. Ajoutée à un peu d’eau, la poudre devint pâte. La jeune femme nettoya les plaies de Sire Dalh avec un morceau d’étoffe. Celui-ci grimaça lorsqu’elle étala la préparation sur ses blessures. Néanmoins, la douceur de ses doigts sur sa peau rendait la douleur supportable.
-Etes-vous vraiment sorcière ? ne put-il s’empêcher de demander.
Diane s’interrompit. Ses traits exprimaient l’amertume.
-C’est ce que les gens d’ici ont coutume de dire, fit-elle le regard brillant… Mais je ne m’attendais certes pas, à ce que vous en fassiez de même !
-Veuillez me pardonner ma Dame, dit Sire Dalh honteux. Je ne voulais pas vous manquer de respect…
La jeune femme plongea son regard dans le sien et Dalh se perdit dans ses prunelles dorées. Il n’avait jamais vu de tels yeux : profonds, insondables… Des yeux qui le mettaient mal à l’aise… tout en l’attirant. Presque malgré lui, son regard coula vers ses lèvres. Il se pencha lentement, mais la jeune femme détourna la tête.
-Vous vous rendiez à Bresdun, non ? fit-elle sèchement.
Ce brusque rappel à l’ordre le fit cligner des yeux.
-Euh, oui… en effet.
-Dans ce cas, inutile d’attendre la nuit pour y aller, vous risqueriez de trouver portes closes, venez !
Machinalement, il la suivit. Dehors, l’air était plus frais et le soleil couchant faisait rougeoyer la cime des arbres. Diane leur fit emprunter un sentier à peine plus visible que celui qu’ils avaient pris à l’aller. Ils furent rapidement à Bresdun. Le village était bien tel que Sire Dalh se l’était imaginé : petit et tranquille.
-Voici l’auberge ! dit la jeune femme en lui montrant une grande bâtisse qui faisait face à la route. Adieu messire !
-Etes-vous obligée de partir si vite ? s’écria Sire Dalh. Je n’aurais pas l’esprit tranquille en vous sachant seule, la nuit, dans ces bois…
-Je vous remercie messire, dit-elle avec un petit sourire, mais outre le fait qu’il fait encore jour, je ne suis pas la bienvenue dans ce village… Pourquoi croyez vous qu’ils ferment leurs portes ?
Elle s’en retourna par où elle était venue. Le jeune homme frissonna. Il avait l’impression que quelque chose de vital venait de lui être arraché. Quand il se retourna, il vit à la porte de l’auberge, un homme qui regardait lui aussi Diane disparaître. Son regard se reporta sur Dalh et il lui adressa un large sourire.
-Bien le bonsoir, messire ! dit-il. Soyez le bienvenu à Bresdun. Je suis Tibert, fils du forgeron. Vous joindrez-vous à moi pour vider quelques chopines ?
-Avec plaisir, maître Tibert, répondit le jeune homme. Mon nom est Sire Dalh de…
- »Sire » Dalh ? répéta Tibert étonné. Vous êtes chevalier ?
-Quelle importance ? rétorqua Dalh en haussant les épaules. Entrons, ami Tibert ! Le voyage m’a donné grand soif !
L’auberge était vide, à l’exception d’un prêtre qui dînait seul dans un coin. Devinant que sa présence dans un tel lieu étonnait son compagnon, Tibert précisa :
-C’est le père Sangiani. Il n’a pas de domestique, c’est pourquoi il prend ses repas à l’auberge.
Sitôt que les deux jeunes gens se furent installés, l’aubergiste, un homme bedonnant, s’empressa de venir prendre leur commande.
-Messire Dalh, demanda Tibert tandis qu’on leur servait un carafon de vin, dîtes moi si je me trompe, mais la femme qui vous accompagnait tout à l’heure, n’était-ce pas Diane la sorcière ?
-C’était elle, reconnut le jeune homme. Bien qu’elle n’aie rien d’une sorcière… je l’ai trouvé aussi charmante que gracieuse.
-Si vous le dîtes… laissa tomber Tibert. Vous allez me trouver curieux, mais… comment avez-vous fait sa connaissance ?
Sire Dalh hésita un instant avant de répondre. Puis comme le jeune homme avait l’air honnête, il lui fit confiance et lui raconta sa rencontre avec Diane. Son récit achevé, il sentit une présence à ses côtés. C’était le père Sangiani qui l’avait écouté avec le plus vif intérêt.
-Ainsi donc cette sorcière a élu domicile aux portes de notre village, dit-il. Que Dieu vous bénisse mon fils, car grâce à vous, sa divine justice va pouvoir être rendue ! Je renverrai cette créature du Diable aux enfers !
-Que dîtes-vous, mon père ? se récria Dalh alarmé. Dame Diane n’est pas une créature diabolique ! Au contraire, elle m’a porté assistance !
-Mon fils, fit le prêtre d’une voix apaisante, Satan connaît plus d’un chemin pour atteindre le coeur de l’homme. Lorsque cette sorcière aura été détruite et que vous serez libéré de son emprise, vous me remercierez !
Sire Dalh se leva et repoussa le prêtre :
-Mon père, vous vous trompez ! dit-il. La Dame Diane n’a usé d’aucun charme sur moi ! Je lui dois la vie et je ne souffrirai pas qu’on lui fasse le moindre mal !
Le père Sangiani prit un air affligé, puis sans prévenir, il se sait du carafon et l’asséna de toutes ses forces sur la tête du jeune homme.
-Dieu me pardonne, mon fils ! dit-il en contemplant le corps inerte de sa victime. Mais vous ne m’avez pas laissé le choix !
Après quoi il sortit de l’auberge et alla sur la place haranguer les villageois…
Sire Dalh fut éveillé par une sensation de fraîcheur. Les visages de Tibert et d’une servante étaient penchés sur lui. Cette dernière lui tamponnait le visage avec un linge humide.
-Tout va bien messire ? demanda Tibert inquiet.
-Oui… ça va ! maugréa le jeune homme dont la tête irradiait de douleur. Où est passé ce maudit prêtre ? (en entendant ces mots, la servante lâcha son linge et se signa plusieurs fois).
-Il est dans l’église avec les gens du village… il dit la messe pour les braves qui vont affronter la sorcière !
-Comment ? cria Dalh en se levant d’un bond. Je dois les en empêcher…
-Messire, ils sont capables de vous tuer ! fit Tibert atterré. Vous feriez mieux d’aller prévenir la dame. Elle aura au moins une chance de leur échapper !
-Vous avez raison… Vous êtes un véritable ami maître Tibert !
Le jeune homme risqua un coup d’oeil hors de l’auberge et ne voyant personne, il courut à perdre haleine vers la forêt. La nuit était tombée et il eût quelque peine à retrouver le chemin de la maison. Il frappa à la porte en priant pour que Diane ne fut pas déjà couchée. Mais la jeune femme lui ouvrit.
-Que faîtes-vous ici ? demanda-t-elle.
-Ma dame, vous êtes en grand danger ! Les villageois s’apprêtent à venir ici, ils sont menés par un prêtre à demi fou ! Je crains pour votre vie… Vous devez fuir, vite !
La jeune femme fronça les sourcils en entendant des cris en provenance du sentier.
-Imbécile ! siffla-t-elle furieuse. Vous les avez menés droit jusqu’à moi !
Elle claqua brusquement la porte et Dalh se retrouva seul face aux villageois qui débouchaient de la forêt. Au premier rang, il reconnut Tibert et son coeur se serra.
-Vous ! s’écria-t-il. C’est vous qui les avez guidés ! Et dire que je vous prenais pour mon ami…
-Je suis plus votre ami que vous ne le croyez ! répliqua Tibert. Je vais même sauver votre âme… malgré vous, s’il le faut ! Ne comprenez-vous pas que cette femme est un suppôt de Satan ? Otez vous de là messire et laissez nous régler cette affaire !
-Jamais je ne permettrai ce crime ! dit Sire Dalh en tirant son épée.
Il avança en faisant tournoyer son arme d’un air menaçant. Hélas, les villageois étaient nombreux et tandis qu’une dizaine d’entre eux se jetaient sur lui avec de lourds gourdins, les autres se précipitèrent vers la maison et y mirent le feu. Sire Dalh hurla de rage en voyant les flammes lécher les murs. Il tenta de se frayer un passage jusqu’à la porte, mais des hommes lui barrèrent la route. La colère alluma un véritable incendie dans ses veines. Il frappa à coups redoublés et parvint vaille que vaille devant la maison. Levant son épée haut au-dessus de sa tête, il fracassa la porte.
Deux loups en sortirent en grondant. Le premier était noir et Dalh le reconnaissait car c’était celui qui l’avait sauvé dans la for^te. Le second avait un pelage d’une blancheur irréelle. Et ses yeux ! Ses yeux étaient dorés et luisaient d’intelligence… Sire Dalh eut un choc en croisant le regard de l’animal. Cependant, ce n’était rien à côté de ce que devaient ressentir les villageois.Lorsque les loups avaient jailli du brasier, la plupart d’entre eux avaient abandonné la lutte et étaient repartis vers Bresdun en hurlant.
Seul restait le père Sangiani entouré d’une poignée d’hommes. Celui-ci sortit d’une main tremblante un petit crucifix qu’il brandit en direction de Dalh et des Loups. « Arrière Satan ! » cria-t-il blême de peur. Le loup noir grogna et se dirigea lentement vers lui. Un villageois voulut l’intercepter… avec une rapidité saisissante, l’animal se jeta sur lui et l’égorgea. Il arracha la main d’un second qui avait tenté de passer derrière lui. Les autres prirent la fuite sans demander leur reste. Le prêtre se mit à genoux et balbutia des paroles en latin. Il priait. Le loup noir tourna autour de lui, le renifla puis vint s’asseoir aux pieds de Sire Dalh. Le père Sangianni observa la scène incrédule.
-Vous êtes comme eux ! dit-il au jeune homme. Vous êtes un démon ! Mais vous ne l’emporterez pas au paradis, Belzébuth, Asmodée… ou qui que vous soyez ! La justice de Dieu triomphera ! Oui ! Je vous chasserai de cette terre !
Dalh considéra le prêtre dément avec pitié. De la bave coulait sur son menton et une lueur égarée hantait ses yeux. Sans un mot, le jeune homme passa près de lui et s’en fut dans la direction opposée à Bresdun. Les loups le rejoignirent un peu plus loin. Le blanc leva les yeux vers lui et Dalh tressaillit : « Seigneur, je ne rêve pas…murmura-t-il en se noyant dans ses prunelles d’or, c’est bien vous ma Dame ? » Mais pour toute réponse, la bête le gratifia d’un sourire canin et se lança hors de la route. Alors, oubliant tous ses rêves d’homme paisible, il la suivit, déterminé à percer ses secrets…

vent de guerre

Posté : 9 juin, 2015 @ 6:09 dans Nouvelles | 2 commentaires »

 

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La lame s’enfonça dans le cœur du jeune samouraï et celui-ci s’effondra en crachant du sang. Essuyant son sabre sur les vêtements de sa victime, Kojirô contempla d’un air morne l’amoncellement de cadavres qui l’entourait. Amis, ennemis enchevêtrés dans une étreinte morbide, tous ces corps n’en finissaient plus de hanter ses rêves et de ternir ses jours. Le jeune homme était las de la guerre. La fièvre qui l’avait habité lors de ses premiers combats était depuis longtemps retombée. Seul restait le sang qu’il avait sur les mains et dont il sentait l’odeur en permanence. Kojirô s’assura qu’il ne restait plus aucun adversaire dans les parages pour s’asseoir un instant. Il regarda passer les autres qui se remettaient déjà en marche. Ce soir au campement, on fêterait la victoire. Mais le jeune homme savait qu’ensuite, il y aurait d’autres batailles et que chacune d’elles l’éloignerait un peu plus de son village et de Yumi, sa jeune épouse. La nuit tombait déjà, il n’était plus qu’une ombre parmi les autres… Tôt ou tard, il rejoindrait ces morts qu’une horde de miséreux et de soldats pouilleux pillaient frénétiquement à quelques pas de lui.

Sans bruit, il se leva. Et se fondant dans la nuit, il tourna le dos au champ de bataille. Il marcha plusieurs heures avant de s’écrouler épuisé au pied d’un arbre. Au petit matin, le chant des oiseaux l’éveilla pour la première fois depuis de longues semaines. Instinctivement, il chercha la poignée de son sabre, avant de se rappeler qu’il avait laissé la guerre derrière lui. Son village était à moins d’une journée de marche. Kojirô sourit en imaginant la joie qu’éprouverait Yumi à le revoir. Après avoir bu ses dernières réserves d’eau, il reprit allègrement son chemin.
L’estomac vide, mais le coeur débordant de bonheur, il huma la brise. Hélas, les charniers étaient encore trop proches et le vent charriait leur odeur. Luttant contre la nausée, le jeune homme attacha un foulard sur son nez et s’éloigna à grandes enjambées. Le soleil qui brillait à son réveil était à présent caché par de gros nuages et la brise s’était transformée en un vent de plus en plus furieux qui lui fouettait le visage. Il est des vents qui vous revigorent ou qui parfument agréablement l’atmosphère, mais ce n’était pas un vent de cette sorte qui soufflait ce jour là. C’était un vent chaud, lourd, porteur du sang et des rumeurs de la guerre. En l’entendant hurler à ses oreilles, Kojirô se demanda s’il ne l’avait pas suivi depuis le champ de bataille… Car comment expliquer sinon, que ce vent s’intensifiait à mesure qu’il s’éloignait des combats ?
Toute la journée, ce fut comme si la mort elle même s’était entichée de lui et ne le quittait plus, tant les cris d’agonie et l’odeur des chairs putréfiées étaient forts. Mais avant que la pénombre ne recouvre le paysage, Kojirô arriva enfin chez lui. Là, il comprit brusquement d’où venait le vent. Les pans de son kimono battant follement dans l’air, sa douce figure noircie et tuméfiée par l’asphyxie, Yumi était pendue à la branche d’un grand arbre avec les femmes de leur village… Et le jeune homme griffant le sol de désespoir, cria au vent sa haine de cette guerre qui l’avait devancé…

Insomnie

Posté : 8 juin, 2015 @ 6:00 dans Nouvelles | 5 commentaires »

oeil

Je ne dors pas. Je ne dors jamais. Les autres sont dans leur lit et je vois leur poitrine se soulever doucement au rythme de leur respiration, mais moi, je reste debout. Comme tous les volets sont fermés, je vais dans les sanitaires. Perchée sur la cuvette des WC, j’atteins la minuscule fenêtre et je peux voir ce qui se passe dehors. Il fait nuit bien entendu, mais la lune éclaire le paysage. C’est un moment magique, unique. la mer scintille et ses eaux sombres ondulent doucement. Il n’y a personne. La plage qui grouille de vacanciers pendant la journée, à cette heure est complètement déserte.
Enfin presque… des lumières apparaissent. Lointaines, elles dansent follement. Elles sont tout en bas de la plage et semblent arriver de l’Herbaudière. J’en dénombre six… non, sept. Elles montent et elles descendent de concert. Leurs oscillations sont étranges. On dirait qu’elles tiennent une conversation : dès que l’une d’elles a cessé de s’agiter, une autre prend le relai.
Je les observe longuement. De plus en plus, j’ai la conviction qu’elles viennent d’ailleurs… de l’au-delà. Je me souviens de ces histoires de contrebandiers qui utilisaient l’île comme pied-à-terre pour faire le commerce du tabac. C’est à cela que me font penser ces lumières furtives. A des gens qui se cachent, qui agissent dans la clandestinité… Sont-ce leurs fantômes qui reviennent ? C’est curieux car ça fait longtemps que je suis là et je ne les ai jamais vu auparavant.
Les loupiotes finissent par disparaître à l’autre bout de la plage, derrière un monticule de sable pompeusement nommé « dune » par les enfants de la colonie. Je retourne à mes occupations habituelles. Je déambule dans le dortoir, entre les lits. Je me penche sur les dormeurs. J’observe leurs visages tandis qu’ils rêvent.
La nuit s’écoule. Je suis la première levée naturellement. Les monitrices sortent de leur chambre. Elles chuchotent pour ne pas réveiller les enfants :

-Tu as vu cette nuit ? demande l’une d’elles.
-Vu quoi ?
-Il y avait du monde sur la plage, des gens avec des lampes torches… J’ai eu un peu peur : imagine s’ils avaient essayé d’entrer ici !
L’autre rit.
-A mon avis, tu as eu peur pour rien. C’était sûrement une bande de jeunes qui revenaient d’une fête.
La première monitrice hoche la tête. Elle n’a pas l’air convaincue. Moi non plus, du reste. Je décide de m’immiscer dans la conversation :
-D’après moi, ce n’étaient pas des jeunes… C’étaient des fantômes !
Elles ne prennent même pas la peine de tourner la tête vers moi. Je soupire… Ah oui, c’est vrai ! Elles ne m’entendent pas… pas plus qu’elles ne me voient ! Je ne dors jamais… J’erre ici depuis des années. Ici, face à la plage où je me suis noyée…

Béhin

Posté : 6 juin, 2015 @ 9:19 dans Nouvelles | 2 commentaires »

mur blanc

Allongé sur le dos, les mains croisées derrière la nuque, Béhin regardait le plafond. Il était d’une blancheur immaculée, comme les murs et le sol. Le mobilier était sommaire, à tel point qu’il ne valait même pas qu’on y attache son regard : un lit en tubes d’aluminium, un miroir, un lavabo, une chaise et une table de chevet… Ah ! Et une patère accrochée à la porte ! nota-t-il en dressant mentalement l’inventaire de ce que contenait sa chambre. Pas de fenêtre, pas de tableau, aucune possibilité de prendre la fuite même en esprit ! On le bourrait de médicaments, de pilules et de cachets colorés, sensés soulager des maux dont il ne s’était jamais plaint et qui en réalité le rendait amorphe,privé de volonté et d’énergie. Tant pis… de quoi aurait-il pu rêver de toute manière ? Il ne se souvenait de rien, pas même de son nom, enfin son vrai nom. Les gens d’ici l’appelaient « Béhin », mais ce patronyme ne lui évoquait rien. C’était pourtant un nom étrange, un de ceux que l’on n’oublie pas après l’avoir entendu.
Ces derniers temps, ses libertés étaient de plus en plus réduites. On lui avait retiré sa télévision sous le prétexte que la luminosité était nocive pour ses nerfs. Ensuite, on avait raccourci son temps de promenade dans les jardins de l’institut, avant de la supprimer totalement… motif : trop épuisant pour lui ! Puis ce furent ses repas qu’on allégea. Plus de sucreries ni de matières grasses, mauvaises pour ses artères, plus de sel… Ce qui se résumait en fait à une seule chose : tout ce qu’il mangeait avait le même goût ! Un mélange d’eau, de papier mâché, agrémenté d’un arôme de chlore franchement déplaisant pour ses papilles. Privé des plus petits plaisirs qui jusque là éclairaient son existence, sa vie n’avait plus le moindre intérêt.
Derrière la glace sans tain, trois hommes en blouse blanche se concertaient. Ils étaient inquiets. Ces derniers jours, l’état de B1 se dégradait. Il devenait insubordonné, agressif même. Ses sautes d’humeur s’accéléraient. Il avait bousculé un assistant venu prendre sa tension et une secrétaire s’était plainte de ses remarques menaçantes. Les mesures prises pour le calmer : régime, repos, traitement… s’étaient avérées inefficaces. Pire, elles aggravaient la situation. Plus que jamais, on craignait qu’il ne blesse quelqu’un.
Ils allaient devoir abandonner l’expérience une fois de plus et euthanasier le sujet. Quel dommage ! Pour une fois qu’un clone humain restait viable aussi longtemps, commençant même à développer l’esquisse d’une personnalité… mais ils ne pouvaient pas prendre le risque de provoquer un drame et d’attirer l’attention sur leurs activités : de telles expériences demeuraient interdites !

Les pygmées

Posté : 28 février, 2013 @ 2:43 dans Nouvelles | 2 commentaires »

                            Les pygmées
     Du haut de son tracteur, il observe les deux silhouettes qui se faufilent entre les tournesols… D’ici, on dirait des gosses. En tout cas, ils en ont la taille. Que font-ils dans son champ ces petits salopiauds ? Frédéric descend de son engin et décide de les suivre. Il va les prendre par surprise et leur faire passer le goût de jouer au milieu des cultures.
     Il s’aperçoit très vite que les gamins sont rapides. Si la terre n’était pas aussi humide, il aurait déjà perdu leur trace. Heureusement, il lui suffi de remonter la piste de leurs empreintes fraîches dans la boue… Ils peuvent bien courir, ils ne lui échapperont pas ! Le nez baissé, il suit les pas qui serpentent entre les tournesols, tout en prenant soin de ne pas abîmer les cultures.
     De nouvelles traces se mêlent à celles qu’il suit… mais combien sont-ils donc ? Une multitude à ce qui lui semble ! Les empreintes viennent de partout, mais elles se rejoignent en un sillon plus large au milieu du champ, comme si c’était un boulevard maintes et maintes fois empruntés. Il commence à être inquiet. Qu’est-ce que c’est que cette invasion ? D’où viennent tous ces gosses ?
     Toutes sortes de pensées se bousculent dans sa tête… Peut-être est-il tombé sur un camp de réfugiés étrangers comme on en voit au journal télévisé. Des immigrants qui auraient choisi de venir habiter à l’abri des regards, dans ses tournesols. Ou alors, c’est encore un coup des gens du voyage ! Cette idée là le fait bouillir. Il déteste les gitans. Ils ont insolents, sans gêne et quand ils sont là les volailles et les objets de valeur ont tendance à disparaître.
     Alors, il accélère la cadence. Des murmures lui parviennent. Il ne comprend pas ce que disent les voix, car elles ne parlent pas français. Un détail qui le conforte dans ses hypothèses : une bande d’étrangers s’est installée là. Il déboule dans leur campement, au détour des tournesols et se retrouve face à un village en réduction. Des sortes de huttes de pailles sont dressées là et tout un groupe d’individus de petite taille sont réunis autour d’un feu. Mais ce ne sont pas des enfants…
     A son approche, ils se précipitent sur des sortes de longues cannes. Frédéric n’a pas le temps de se demander ce que c’est (des sarbacanes en réalité), car une multitude de petites piqûres viennent lui mordre le visage et les bras. En quelques secondes, sa vue se brouille et il s’effondre.
     Il se réveille dans un lit d’hôpital où on lui annonce qu’il a été victime d’une insolation. L’agriculteur garde pour lui la vérité. Il attend de sortir et de rentrer chez lui pour aller soigner ladite insolation à coups de fusil… mais dans le champ de tournesols, le village a disparu. Il ne reste plus qu’un immense trou, un manque à gagner qui fait grommeler Frédérique tandis qu’il regagne sa maison, aussi frustré que furieux.

L’été de toutes les catastrophes

Posté : 27 juin, 2012 @ 9:08 dans Nouvelles | 2 commentaires »

                     Le tribunal s’était prononcé en faveur de papa. Il avait obtenu ma garde et maman n’aurait qu’un droit de visite. La justice avait trouvé que ma mère n’était pas assez équilibrée pour s’occuper de moi. C’est vrai qu’elle était devenue de plus en plus étrange. Depuis qu’elle avait rejoint « l’Eglise des Justes », elle tenait des propos curieux.
     Elle disait que nous vivions dans le péché (surtout papa) et que nous devrions nous traîner aux pieds du Seigneur pour qu’il nous pardonne nos fautes. Elle citait la Bible à longueur de journée et elle appelait Lise, le nouvelle compagne de mon père, « la pécheresse ». Pourtant, ma belle-mère était adorable. Je l’aimais beaucoup et j’étais content d’aller vivre avec elle et papa à la campagne, dans la grande maison qu’ils avaient achetée. Ils allaient ouvrir des chambres d’hôte dans la grande bâtisse et monter une mini ferme à côté. J’avais hâte d’y être !
     Quand nous sommes arrivés au village, il faisait un soleil radieux. Papa nous a serré dans ses bras tout heureux : comme nous allions être bien ici ! Les bonnes se sont succédées. La maison était immense, à tel point que j’allais avoir ma propre chambre. Puis dans la journée, une bétaillère est venue nous livrer nos animaux : des moutons, des chèvres, des poneys, mais tous en petit format. Je passai une après-midi formidable à courir derrière eux…
     Le lendemain matin, c’est un cri d’horreur poussé par Lise qui me tira de mon sommeil. Elle se tenait toute tremblante près de l’évier, regardant d’un air halluciné l’eau du robinet qui coulait rouge sang. Papa s’empressa de couper l’eau et il partit à la mairie pour savoir de quoi il retournait. Il en revint catastrophé. Un container d’une usine voisine s’était brisé et des substances toxiques s’étaient répandues dans la nappe phréatique, rendant l’eau du robinet et celle de la rivière impropres à la consommation. De toute manière, vu sa couleur et l’odeur épouvantable qui s’en dégageait, nous n’y aurions pas touché. Nous fûmes contraints d’aller chercher des packs d’eau, une corvée supplémentaire dont nous nous serions bien passés.
     Dans l’après-midi, au plus chaud de la journée, l’odeur de la rivière est devenue insoutenable. Nous ne devions pas être les seuls à le penser car soudain, une espèce de vague verte est montée d’entre les roseaux. Des centaines de grenouilles fuyaient le cours d’eau pollué. Lise a eu un bon réflexe : elle nous a fait fermer toutes les portes, sans quoi les bêtes désorientées auraient poursuivi leur exode jusque dans la maison. Elles sont restées dans la cour, à coasser à qui mieux mieux, puis au fil des heures, leurs voix se sont éteintes et elles sont mortes, les unes après les autres.
     Si les grenouilles n’avaient pas apprécié les eaux rouges et puantes de la rivière, les moustiques eux, se mirent à l’adorer. En plus, ils avaient des réserves de nourriture sur pattes à proximité : les animaux de la mini ferme ,qui devenaient fous à force de les entendre vrombir à longueur de temps, et nous. Notre paradis campagnard prenait peu à peu des allures de bagne et même si papa faisait des pieds et des mains pour nous redonner le sourire, Lise et moi commencions à en avoir assez de ce trou perdu qui ne sentait plus l’air pur, mais la mort.
     Comme de juste, les cadavres des batraciens, jetés négligemment sur le tas de fumier par mon père, attirèrent les mouches… des nuages de mouches. Elles s’infiltraient partout, se posaient même sur nous : ah ! L’immonde chatouillis de leurs pattes ! Armés de tapettes et malgré notre dégoût, nous en tuions autant que nous le pouvions. Mais pour une mouche assassinée, il en entrait dix nouvelles, frétillantes, vrombissantes et voraces. Il fallut plusieurs bombes insecticides pour en venir à bout et bien entendu, papa dut brûler les corps des grenouilles pour prévenir toute nouvelle infestation.
     Chaque jour qui passait nous amenait son lot de désolation. Il fallait s’y attendre : la pollution de l’eau fit des dégâts énormes et nous eûmes la mauvaise surprise de voir nos animaux mourir empoisonnés. Même si nous avions pris soin de les abreuver avec l’eau de la mare plutôt qu’avec celle de la rivière, celle-ci avait été contaminée à son tour par infiltration du sol. Je surpris mon père en larmes, tandis qu’il aidait l’équarisseur à charger les carcasses de notre cheptel miniature dans son camion.
     A force de vivre dans cet air vicié, de toucher à des animaux ou à des objets infecté par les toxines, nous fûmes nous aussi victimes de problèmes de santé. Tout débuta comme une crise d’urticaire, avec l’apparition de plaques rouges et de démangeaisons sur notre peau, puis les plaques se transformèrent en plaies, des ulcères laids et douloureux. La plus malheureuse bien sûr était Lise. Elle qi était si coquette ! Malgré la visite du médecin qui nous promettait une guérison rapide, elle se refermait sur elle-même, maussade et bougonne.
     Ce fut d’ailleurs avec une certaine indifférence qu’elle regarda deux jours plus tard, la grêle ravager notre verger, les fleurs qu’elle avait mis tant de soin à planter et le petit potager commencé par papa… Le paysage était apocalyptique : des arbres aux branches brisées, dépouillés de leurs feuilles et de leurs fruits, des végétaux broyés, gisant parmi des morceau de glace gros comme des calots , avec en toile de fond la rivière qui charriait toujours ses eaux rouges.
     Papa ne voulut pas se laisser abattre. Il replanta aussitôt en nous annonçant que lorsque la rivière serait redevenue propre, nous irions acheter de nouvelles bêtes pour la mini ferme. En attendant, c’est avec un enthousiasme débordant que je l’aidais à planter arbuste et pieds de tomates… Efforts réduits à néant par des colonies d’insectes, car nous avions omis de traiter nos plantations. J’écrasai avec rage tous les criquets que je trouvai sur mon chemin, mais à quoi bon ? Pour cette année, le jardin était définitivement perdu.
     Nous étions dans une humeur tellement sombre, que l’éclipse annoncée depuis des semaines ne parvint pas à nous plonger davantage dans l’obscurité. Nous avions bien d’autres sujets de préoccupation et en particulier l’état de santé de Lise. Car ma jeune belle-mère attendait un bébé… et nous redoutions que les évènements de ces derniers jours ne mettent à mal son état de santé.
     Le malheur nous frappa en pleine nuit. Les hurlements de douleur de Lise déchirèrent le silence aux environs d’une heure du matin et ils ne cessèrent pas jusqu’à l’arrivée des pompiers. Le médecin qui les accompagnait lui fit une injection contre la douleur, sous l’oeil consterné de mon père qui demanda : « C’est sans risque pour le bébé ?  » L’homme de science secoua la tête : « Je suis désolé, pour le bébé il est déjà trop tard. » Nous finîmes la nuit sur un banc étroit, dans un couloir de l’hôpital. Quand on nous autorisa enfin à voir Lise, sa pâleur et sa fatigue nous serrèrent le coeur.
     Papa se mit à genoux près du lit et se mit à bafouiller : « Pardon mon amour… tout est de ma faute. Je n’aurais pas du t’emmener dans un tel endroit. Dès que les médecins t’auront libérée, nous partirons loin d’ici. Je te le promets. »
     Il tint parole. A la fin de la semaine, nous bouclâmes nos bagages et nous fuîmes la demeure maudite. Dans la voiture, en me tournant une dernière fois pour la regarder disparaître, je ne pus m’empêcher de me rappeler les derniers mots prononcés par ma mère à la sortie du tribunal : « Les dix plaies d’Egypte s’abattront sur vous et vous saurez alors que l’oeil de Dieu était sur vous ! » Pour une fois, elle avait eu raison : l’oeil de Dieu ne nous avait pas quittés…

Le Maître des arcanes

Posté : 2 juin, 2012 @ 7:36 dans Nouvelles | 2 commentaires »

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     L’académie de magie de Drys est un lieu prestigieux. C’est là que sont formés les enchanteurs les plus renommés et c’est là aussi qu’on trouve le plus grand nombre d’archives et de grimoires magiques jamais réunis dans un seul bâtiment. Mon père m’avait placé là dans l’espoir que je devienne « quelqu’un »… car je ne lui étais d’aucune utilité. Il avait déjà un fils pour reprendre son domaine, un autre pour se distinguer à l’armée… mais moi, je ne servais à rien. Il m’avait donc offert à l’illustrissime institution, comme cela se faisait dans la plupart des grandes familles.
     Je découvris très vite que ce n’était pas un sort enviable. On me fit payer mes nobles origines, comme si j’avais fait exprès de naître fils de Seigneur. Les gosses de marchands étaient les plus acharnés. Ils m’enviaient mon nom, les titres de noblesse des miens et ne pouvant m’en dépouiller, ils entreprirent de me dérober tout le reste : ma dignité, ma joie de vivre, mes rêves… Ils auraient pu y parvenir si le destin, pour une fois, n’avait décidé de jouer en ma faveur.
     J’étais torse nu, agenouillé au bord d’un ruisseau, les mains attachées dans le dos et encadré par deux de mes condisciples qui voulaient m’enseigner le « respect » : j’avais eu le tort de ne pas baisser les yeux assez vite alors qu’ils passaient à ma hauteur. Alors, ils avaient trouvé un petit jeu très amusant : me plonger la tête dans l’eau glacée et ne m’en sortir qu’à la dernière extrémité… me laisser reprendre mon souffle et recommencer, encore et encore.
     J’avais renoncé à tout espoir. Je m’étais même fait à l’idée que j’allais peut-être mourir quand un de mes tortionnaires me lâcha soudain pour se rouler sur le sol, pris de brusques convulsions. Son complice tomba bientôt lui aussi et je les regardais d’un air ébahi lorsqu’une voix agressive me lança : « Qu’est-ce que tu attends pour te lever et me suivre ? Tu crois que le sort va durer éternellement ? Ne traîne pas… Suis-moi ! »
     Je levai la tête et découvris une gamine crasseuse qui me regardait, la mine arrogante. « Allez ! me pressa-t-elle. Tu ne vas pas dormir là quand même ? » Je jetai un dernier regard aux deux garçons qui se tordaient par terre, puis je la suivis.
     Elle courait comme une chèvre dans le sentier pierreux qui serpentait vers le haut de la colline. Elle allait si vite que je peinais à la rattraper. Elle s’en aperçut bientôt et revint en arrière pour me prendre par le bras. Elle le fit sans douceur. Je l’agaçais, je crois. Il nous fallut une bonne heure pour arriver à destination : une misérable cahute, perdue au milieu des bois.
     Avant même que je n’ouvre la bouche, la gamine m’avait poussé à l’intérieur et collé un bol de lait chaud entre les mains.
-Je t’attendais, me dit-elle tranquillement, depuis plusieurs jours déjà !
J’en restai interdit. Elle rit.
-Ben alors ? T’es muet ou quoi ?
Je me repris :
-Je te remercie… tu m’as tiré d’un mauvais pas. Même si je ne comprends pas comment tu t’y es prise.
-Tu ne sais pas ? Vraiment ? fit-elle en riant derechef. Tu n’es donc pas un étudiant de l’académie de magie ?
-Si… mais toi ? Qui t’as enseigné la magie ? Je ne t’ai jamais vue à Drys !
-Je suis une native, dit-elle simplement.
Elle n’avait pas besoin de m’en dire plus. Alors que les gens ordinaires devaient trimer pour acquérir de la magie, chez les natifs, elle coulait de source. C’était la première native que je côtoyais. Je la regardais d’un air parfaitement ahuri qui eut le don de la faire rire encore plus.
-Je ne vais pas te manger, tu sais, crut-elle bon d’ajouter. Et même, laisse-moi te dire que je ne veux que ton bien… Tu es celui par qui l’équilibre doit être rétabli.
-L’équilibre ? L’équilibre de quoi ?
Je me mis à rire. Cette gamine se payait ma tête… mais elle garda son sérieux et ajouta:
-Je t’ai vu en songe, fit-elle. Ton destin est de rétablir l’équilibre du monde et le mien est de t’y aider. Je sais tout de toi. Ton père ne croit pas en toi. Tes professeurs non plus. Pire : on te déteste pour ton nom, tes origines. Personne ne connaît ton potentiel. Personne ne le voit. Je suis venue à toi pour qu’il jaillisse et se montre au grand jour.
-Euh… tu es bien sûre qu’il s’agit de moi ? ricanai-je. Je suis le dernier de la classe. Je loupe la plupart des sorts et les formules n’arrivent pas à s’imprimer dans mon esprit.
-Tu n’as pas besoin de leurs formules, ni de leur enseignement… Toi aussi tu es un natif.
-Je m’en serais aperçu, non ?
-As-tu jamais été victime d’un mauvais sort ? d’un ensorcellement quelconque ?
-Non, mais…
-Et ça ne te paraît pas bizarre, poursuivit-elle, qu’aucun de tes condisciples qui pourtant te haïssent, n’ait jamais tenté de te lancer une malédiction ?
Honnêtement, c’était étrange… tellement étrange que j’en restai sans voix.
-Mais rassure-toi : ils ont essayé. Sûrement des dizaines de fois. Et ils se sont heurtés à tes pouvoirs. Tu les as repoussés aussi facilement que s’ils n’avaient été que des insectes.
-Tu te moques de moi ? Je suis l’élève le plus médiocre de l’acadamie… comment aurais-je le moindre pouvoir ?
-Tiens, prends ça ! me di-elle en me tendant une vilaine figurine en cire…
Je la saisis du bout des doigts. Je n’aurais su dire pourquoi, mais elle me semblait immonde. La gamine ricana.
-Si tu n’étais pas un natif, dit-elle, tu serais mort. Ceci est un charme, pétri de malédictions. Un homme ordinaire qui y porterait la main serait aussitôt expédié dans l’autre monde !
Je déglutis péniblement et reposai la vilaine poupée sur la table.
-Tu as essayé de me tuer ? lui dis-je atterré.
-Tu n’écoutes donc pas ce que je te dis ? s’écria-t-elle. ce genre de choses n’a pas prise sur toi ! Ce qui tuerait un homme normal ne t’atteint pas. Tu es bien au-dessus de tout ça !
-Et si tu t’étais trompée ? fis-je assez énervé.
Elle haussa les épaules. Visiblement, pour elle c’était sans importance.
-Maintenant, à toi de décider, dit-elle. Veux-tu que je te montre comment puiser dans tes pouvoirs ? Ou bien préfères-tu retourner jouer les souffre-douleur à l’académie ?
     J’ai choisi. Elle s’appelait Kellisa. Elle m’a tout appris. Je ne suis plus jamais retourné à l’académie de magie. Je n’en avais pas besoin. En moins d’une semaine, je surpassais déjà mes anciens maîtres. Puis vint un moment où même Kellisa n’arriva plus à me suivre. Je me mis en quête de nouveaux pouvoirs. Je les cherchais dans les grimoires, auprès des sorciers, des mages solitaires. J’explorai les tréfonds de la magie noire, de toutes, la plus puissante.
     Kellisa me secondait. C’était une compagne fidèle. A la fois mère, soeur, bras droit… et aussi amante, car nous en étions venus à nous aimer. Je n’envisageais pas mon avenir sans elle. Mais un jour, tandis que j’étais parti étudier la nécromancie auprès d’un vieux mage à moitié fou, Kellisa fit une mauvaise rencontre.
     L’académie de Drys avait eu vent de mes expériences et on m’envoyait une « délégation » pour me ramener dans le droit chemin. Il s’agissait de mes anciens condisciples. Sous la torture, l’un d’eux me raconta les faits.
     Ils avaient enquêté pour trouver mon refuge. Comme il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’on me rechercherait un jour, je n’avais rien fait pour brouiller les pistes. Ils étaient donc arrivés tout droit dans la cabane où nous vivions toujours, Kellisa et moi. Ma compagne n’avait pas eu le temps de réagir que ces lâches lui lançaient tous des sorts en même temps. Ils la tourmentèrent, fouillèrent son esprit pour me localiser. Mais Kellisa n’étaient pas de celles qui se laissaient faire. Plutôt que de me trahir, elle préféra mourir. Elle utilisa pour cela ses dernières forces et sa mort fut probablement douloureuse.
     Quand je rentrai chez nous, la première chose que je vis fut son corps inerte. Je me précipitai vers elle, la pris dans mes bras et en constatant qu’elle était morte, me mis à hurler comme une bête. C’est ce moment que choisirent les mages de Drys pour m’attaquer. Ils étaient six. J’en tuais deux en les enflammant, puis j’endiguai ma colère, décidé à trouver qui me les avait envoyés. Je gardai donc les autres en vie, afin de leur soutirer la vérité.
     Ce fut long et difficile. A leur manière, ils ne manquaient ni de cran, ni d’endurance. Je pris un plaisir particulier à les faire souffrir. Je leur arrachai les renseignements souhaités et une haine jamais éprouvée auparavant m’envahit. C’était mon propre père qui les avaient lancés sur mes traces. Lui qui ne s’était jamais préoccupé de moi… Qu’espérait-il ? De la gloire ? De la richesse ? De la reconnaissance pour avoir ramené son fils indigne parmi les siens ? Je ne le saurai jamais.
     J’étais retourné à Drys pour la première fois depuis des années. J’avais retrouvé sans mal le chemin de la demeure familiale.  J’étais entré dans le hall surchargé de dorures, à l’image de mon prétentieux de père. Il trônait dans son salon. Un verre à la main, il me regardait tranquillement avancer vers lui, comme s’il n’avait rien à se reprocher.
     Je sentis une haine viscérale monter en moi. Je tendis le bras et le verre que tenait mon père vola en éclats. Il regarda d’un air hébété ses doigts qui se tachaient de sang… son sang. Il voulut parler, mais j’obligeai ses lèvres à rester closes par un sort de mutisme. Je n’avais pas besoin de l’entendre : voir sa peur au fond de ses yeux me suffisait.
     Et puis, je ne voulais surtout pas que ses cris alertent le voisinage. Quand les premières douleurs le saisirent, c’est en silence qu’il se contorsionna sur le sol. Je lui racontai d’une voix douce ma rencontre avec Kellisa, nos années de bonheur… Evoquer ma tendre amie raviva ma colère. Je le tuai plus vite que je ne l’avais souhaité. Je suis sorti de Drys comme une ombre et ombre je suis resté.
     Pour le reste du monde, je suis devenu un sorcier ténébreux… à raison d’ailleurs, car je n’aurai de cesse que de les tourmenter pour l’éternité, de les dominer, de les soumettre, de les exterminer jusqu’au dernier…

				

La licorne

Posté : 28 mars, 2012 @ 7:53 dans Nouvelles | 3 commentaires »

Bien sûr, ce sont les enfants qui l’ont vue en premier. Excités, parlant tous à la fois, ils allèrent partager leur découverte avec monsieur Thibault, le maître d’école. Celui-ci les écouta avec bienveillance, mais secoua la tête en leur disant que non, les licornes n’existaient pas….

Tout ce serait arrêté là, si dans les jours qui suivirent le garde chasse n’était venu à son tour raconter la même histoire au café du village. Dès lors, les témoignages se multiplièrent. C’était le cantonnier qui l’avait vue un soir à l’orée du bois, un agriculteur, dont elle avait traversé le champ ou une paisible grand-mère qui l’avait aperçue dans son jardin.

Bien entendu, il y eut aussi quelques farceurs pour avoir vu la licorne se balader devant la mairie, entrer dans l’église ou sauter de toit en toit…. mais peu importe : tout le village était en émoi.  Et si réellement, une bête fantastique vivait à deux pas de chez eux ? Quelle aubaine pour le tourisme local ! Il fallait en avoir le coeur net.

Une expédition fut organisée par le maire et les membres de la fédération de chasse. Pendant deux jours, ils suivirent la piste de l’animal avec opiniâtreté… Ils le traquèrent jusqu’au fond des bois, puis ils finirent par le coincer, près d’un ruisseau. Sa silhouette se découpait à contre-jour, haute, déliée. Une corne unique, mais tarabiscotée ornait son front.

Ils étaient tous ébahis, trop occupés à contempler le phénomène pour réagir… quand soudain, un coup de feu retentit. Le coup était parti tout seul. La bête s’effondra. Comme un seul homme, ils se précipitèrent auprès du corps, et vu de près, la licorne faisait grise mine : ce n’était qu’un vieux cerf dont les bois étaient dans un état pitoyable, souvenir probablement d’un combat avec un de ses semblables…

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