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Archive pour la catégorie 'Passager de la nuit'

Passager de la nuit 15 : Paty dans la brume…

Posté : 14 juin, 2010 @ 7:06 dans Nouvelles, Passager de la nuit | 23 commentaires »

LE PRECEDENT EPISODE SE TROUVE ICI…

Emma s’est réveillée. Je sens ses pensées s’agiter. Je comprends que Thibault se soit senti attiré par un tel esprit : quelle merveille ! La faim qui monte en moi me mortifie. Il suffirait d’un rien pour que je cède à mes appétits et que je m’empare de ces rêves-là. Ma soeur… je suis un danger pour elle, une prédatrice prête à la dévorer. Mais il y a plus grave pour le moment. Ses intentions sont claires. Elle veut se jeter sur son ravisseur pour le désarmer. Elle présume de ses forces. Elle est encore un peu groggy et lui, tient une arme.

Je sens ses muscles se bander, ses yeux se poser sur le bras qui la menace. Elle évalue la distance, s’apprête à sauter et à s’agripper à lui pour le déséquilibrer. Dans le même temps, je l’entends lui, décider de ce qu’il va faire : appuyer sur la détente car il croit que cela fera apparaître Thibault. D’autres esprits sont en action : celui de Gaël qui se demande quelles sont ses chances d’atteindre Merry avant qu’il ne fasse feu et celui de Thibault qui me crie de le tuer….
J’hésite… trop longtemps au goût de mon fiancé qui choisit d’entrer en scène et de se montrer. L’autre en oublie Emma. Il jubile. Thibault, c’est le résultat de toutes ses recherches, la clé de l’immortalité. Je suis consternée par ce que je lis en lui. Il s’imagine qu’il va devenir un vampire des âmes à son tour. Il se voit puissant, prenant la vie des autres comme bon lui semble et surtout, il veut échapper à la mort.
J’entrevois à cet instant le gamin qu’il a été. Ce petit Nathaniel qui s’est réveillé au beau milieu de la nuit, mu par un besoin pressant. Il a descendu l’escalier de bois en évitant de faire grincer les marches. Un bruit étrange l’a immobilisé. Cela venait de la chambre de son grand-père. Il est remonté un peu pour écouter. Cela ressemblait à des gémissements. Il a pensé que son grand-père était malade et est allé jusqu’à sa chambre. C’est là qu’il a vu la fenêtre ouverte et l’homme dans le jardin qui s’éloignait. Un homme sombre, habillé de noir, qui n’a même pas jeté un regard en arrière… L’enfant a refermé la vitre et est retourné se coucher. Le lendemain, il demanderait à son grand-père qui était cet homme et ce qu’il était venu chercher.
Il avait dû trouver la réponse par lui-même… et cette réponse était Thibault ! « Je ne l’ai jamais rencontré, m’affirme celui-ci dans mon esprit. Pas plus lui que son grand-père. Mais je n’ai jamais prétendu être le seul de mon espèce ! » Nathaniel semble penser le contraire. Il est partagé entre son envie de devenir immortel et le désir plus humain de venger son aïeul. Son arme change de cible. Son doigt hésite sur la gâchette. Je ne l’entends plus penser. Pourquoi ? Que se passe-t-il ? Est-ce mon pouvoir qui me fait soudain défaut ? Non, c’est lui qui fait le vide dans son esprit. Il se concentre.
Je vois la scène se jouer au ralenti. Thibault qui s’avance en regardant droit devant lui, Nathaniel dont le doigt presse la gâchette, Gaël qui s’élance en sachant qu’il arrivera trop tard et Emma qui se relève brusquement en attrapant le bras de son ravisseur. Son intervention fait dévier le coup. Personne n’est blessé, mais je sens qu’un second coup va suivre et que celui-là sera mortel.
Alors, je lance toute la force de mon esprit sur notre ennemi. Il est surpris car je ne fais pas partie de ses données. Il a toujours ignoré mon existence, mais il cherche à me résister. Je brise toutes ses défenses. Je prends le contrôle et je tourne l’arme contre sa tempe… Le coup de feu est renvoyé par l’écho, tout comme le cri poussé par Emma. Gaël est près d’elle. Elle pleure sur son épaule.
Je ne sors pas de ma cachette. Je ne peux pas montrer à ma soeur ce que je suis devenue. Elle aurait trop de peine. Gaël et Thibault sont d’accord avec moi. Le premier parce qu’il pense qu’Emma remuerait ciel et terre pour me faire retrouver mon état d’être humain (même si c’est impossible). Le second parce qu’il veut me garder toute à lui. Je m’éloigne la mort dans l’âme.
Ma consolation est que je la laisse entre de bonnes mains. Gaël est encore un peu jeune, mais il fera un compagnon dévoué. Et puis, Emma est folle de lui depuis sa plus tendre enfance. Quel dommage que je ne puisse pas lire aussi l’avenir ! Thibault rit. Il a laissé nos tourtereaux en tête à tête. Il passe un bras autour de moi et ma joue collée contre sa poitrine, je me sens enfin à ma place.

« Paty ! » s’écrie soudain Emma en se détachant de Gaël. Le jeune homme regarde dans la même direction qu’elle. Il ne voit que les arbres et devine que le couple s’est éloigné depuis un moment déjà. Mais Emma semble percevoir des choses qui à lui, sont inaccessibles. Ses larmes se sont remises à couler et il croit l’entendre murmurer : « Sois heureuse ma soeur ! Où que tu ailles… »

FIN
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LA CHANSON QUI A SERVI D’IDEE DE DEPART ICI

Passager de la nuit 14 : Gaël perdu dans l’étrange.

Posté : 13 juin, 2010 @ 8:17 dans Nouvelles, Passager de la nuit | 17 commentaires »

LE PRECEDENT EPISODE SE TROUVE ICI

J’ai la tête à l’envers, complètement chamboulée. Surtout depuis que Paty est venue y faire un tour. Elle a trouvé que c’était le moyen le plus simple de me faire comprendre la situation… C’est surtout la manière la plus sûre pour me rendre dingue ! Bien entendu, j’ai compris l’essentiel : qu’elle lisait dans les esprits et que sa soeur courait un grave danger (comme si je ne m’en doutais pas !), mais le reste est obscur. Je ne suis pas certain de savoir ce qu’elle est devenue. Plus vraiment humaine, même si une part d’elle reste la Paty que j’ai toujours connue.
Celui que j’ai le plus de mal à cerner, c’est son compagnon. Il est du genre froid, un peu coincé… Si Paty n’était pas là, il ne s’intéresserait pas à Emma. En tout cas, pas pour la secourir, j’en mettrais ma main au feu ! Et puis, il me fiche la trouille. Quand le gars de la sécurité est mort, il n’a pas montré la moindre émotion, comme si c’était banal et sans importance. Je ne sais pas ce qu’il a fait du corps et je préfère ne pas y penser.
Paty rit : « Tu crois que Thibault l’a mangé ? Nous ne sommes pas cannibales, tu sais, dit-elle. » Je manque d’en perdre le contrôle de la voiture. Il faut qu’elle arrête d’entrer comme ça dans mon esprit ! « Promis, je ne le ferai plus, me murmure sa voix au fond de ma conscience » Elle se concentre de nouveau sur Emma et son visage retrouve son sérieux. Nous sommes proches d’elle à présent. Thibault, lui aussi en contact avec mon amie, me fait savoir que son ravisseur s’est arrêté.
Au détour d’un chemin, nous trouvons sa voiture, garée devant une maison délabrée. Il n’est plus dedans, naturellement. La voix de Paty résonne dans ma tête. Elle m’intime l’ordre de rester silencieux. Thibault nous montre des traces sur le sol. Nathan Merry, le cinglé qui a enlevé Emma, l’a traînée sur plusieurs mètres. Les empreintes nous conduisent à l’orée du bois. Il fait sombre comme dans un four sous les arbres. Comment allons-nous les retrouver ? Si seulement Emma était éveillée… Sa soeur pourrait la détecter et lui parler !
Paty propose une solution qui révolte Thibault. Elle va essayer d’entrer dans l’esprit de l’autre malade… Je ne pense pas que l’idée soit très bonne. Les pensées qui tournent dans cette tête-là ne doivent pas être tellement belles ! Mais Paty s’entête. Un trait de son caractère qui n’a pas changé ! Son regard se perd dans le vague tandis que son esprit tâtonne. Je ne sais pas comment ça fonctionne, mais je l’imagine se lançant en aveugle, comme une main tendue vers l’avant.
Elle pousse un petit cri et tombe à genoux. Elle l’a trouvé… Je n’aime pas du tout l’expression de son visage. Le désespoir l’a envahi. Emma ? Il a fait quelque chose à Emma ? Paty se reprend et me rassure : « Il n’a encore rien fait ! » Je n’aime pas non plus ce « encore » sous lequel se cache, je ne sais quelle menace. Nous reprenons la traversée entre les troncs et les ronces.
Une vieille cabane en rondins, à demi pourrie, apparait. Je n’ai pas besoin qu’on me le dise : Emma et son ravisseur sont à l’intérieur. Sent-il l’esprit de Paty effleurer le sien ? Voilà que Nathan Merry nous accueille en riant. Il traîne le corps inerte d’Emma en pointant un pistolet sur sa tempe. Je n’ose pas bouger, pas même pour regarder autour de moi. Il a les yeux braqués sur moi et son rire s’arrête net.
-Où est le vampire ? me demande-t-il.
J’ose enfin jeter un oeil sur ce qui m’entoure. Thibault et Paty ont disparu, mais la voix de mon amie retentit dans mon esprit :
-Mens-lui, gagne du temps… dit-elle.
Je m’exécute :
-De quoi parlez-vous mon vieux ? dis-je à Merry.
Je m’avance en espérant que les évènements ne vont pas déraper. L’arme est toujours dirigée contre Emma. La plus petite maladresse pourrait lui coûter la vie. Alors j’enchaîne :
-C’est Tom qui m’a dit que vous seriez ici… Il pense que vous avez perdu les pédales : laissez-moi vous aider !
-Tom est mort ! me répond-il. Le vampire l’a tué… De toute façon, il ne t’aurait rien dit à toi ! Jamais, il ne m’aurait trahi… Où est-il ? Hein ? Où es-tu vampire ? crie-t-il en tournant la tête dans tous les sens.
Il cherche l’ennemi qu’il a passé tant de temps à traquer. Il tient toujours Emma, mais n’a pas remarqué que ses yeux se sont ouverts.
Je voudrais la supplier de se tenir tranquille et de ne commettre aucune imprudence, mais la lueur de colère qui brille dans ses prunelles me fait craindre le pire.

A SUIVRE ICI…
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Passager de la nuit 13 : Thibault suit la piste… (nouvelle)

Posté : 12 juin, 2010 @ 8:37 dans Nouvelles, Passager de la nuit | 23 commentaires »

Les pouvoirs de Paty étaient démesurés en comparaison des miens. Je n’entrais dans l’esprit des gens que lorsqu’ils étaient endormis, mais elle était capable d’y pénétrer à n’importe quel moment. La preuve en était ce colosse qu’elle avait terrassé par la seule force de ses pensées. Je n’avais ressenti que quelques vibrations de l’attaque qu’elle lui avait portée. Elle avait été fulgurante, violente et totalement imparable. J’ignorais si elle était décuplée par la colère, mais la puissance de sa volonté était effrayante.
Elle avait contemplé le cadavre de l’homme, effondré à ses pieds, puis avait éclaté en sanglots. Ses sentiments coulaient comme une cascade en moi : peur, confusion, dégoût, regret… Je la serrai contre moi en essayant de lui transmettre un peu de ma force. Cela dut marcher car elle se détendit. L’ami de sa soeur nous regardait avec des yeux ronds.
-Paty ? souffla-t-il. Tu l’as tué ?
L’imbécile ! Je lui aurais tordu le cou avec plaisir… La culpabilité de ma compagne revenait au galop.
-Tu n’avais pas le choix, lui dis-je. Ce sont eux qui ont commencé. Eux qui ont traqué Emma.
-Je sais où elle est, me dit-elle en reniflant. Mais il faut se dépêcher. L’autre homme a l’intention de l’emmener.
Elle se tourna vers le jeune homme :
-Elle est toujours dans l’immeuble. Conduis-nous là-bas Gaël !
Celui-ci jeta un regard au corps :
-Qu’est-ce qu’on fait de lui ? demanda-t-il.
-Je m’en occupe, le coupai-je. Je te confie Paty. Emmène-là auprès de sa soeur, je vous rejoins !
J’attendis qu’ils fussent sortis pour soulever le mort et le jeter sur mon épaule. Me voir agir ainsi les aurait troublés tous les deux.. Je me concentrai sur Paty pour ne pas la perdre de vue. Ses pensées s’éloignaient un peu de moi. Elle était toute entière tournée vers sa soeur et son inquiétude m’envahissait.
-Calme-toi, lui dis-je, sûr qu’elle m’entendrait. Essaie de contacter Emma !
-Je n’y arrive pas… gémit-elle dans ma tête.
-Essaie plus fort !
Je lestai le corps et le jetai dans la Seine où il glissa sans un bruit. La voix de Paty me revint
-Je suis en contact avec Emma, dit-elle. Je lui ai dit que nous arrivions ! Où es-tu Thibault ?
-Tout près, je viens vers toi.
Je la retrouvai assise en bas de l’immeuble, son bras posé sur celui du jeune homme. Je réprimai mon envie de le saisir par le col pour l’arracher à elle, mais Paty saisit ma pensée.
-Tu es jaloux ! s’écria-t-elle ravie. Ne t’inquiète pas ! Gaël ne s’intéresse qu’à Emma et moi je n’ai d’yeux que pour toi !
-J’aimerais bien que tu arrêtes de faire ça… lire dans mes pensées ! bougonna l’intéressé. Puis il ajouta :
-C’est bien beau de savoir où elle est, mais comment allons-nous entrer dans le bâtiment ?
Paty se releva d’un bond :
-Il l’emmène ! Ils sont dans une voiture… elle est terrifiée. Mon dieu ! Il a une arme !
Ses joues ruisselaient de larmes, elle paniquait. Je la pris dans mes bras et voici que moi aussi, je fus projeté dans l’esprit de sa soeur. Un homme chauve la menaçait. Je vis la folie dans son regard.
-Garde ton calme, dis-je en m’adressant à mon tour directement à Emma. Ne le contrarie pas, fais ce qu’il te demande et tout ira bien.
Je ne lui avais jamais parlé auparavant, je ne l’avait jamais rencontrée, mais nos âmes se connaissaient et elle m’obéit.
Paty s’accrochait à ma main. Elle s’en remettait à moi.
-As-tu une voiture ? demandai-je à Gaël.
Il acquiesça et nous courûmes tous les trois jusqu’au garage. Le temps pressait. Pas seulement parce qu’un dément détenait Emma, mais aussi parce que le jour finirait par se lever. Il fallait absolument que nous les rattrapions avant.
L’esprit d’Emma s’engourdissait. Je tâchais de la garder éveillée, tandis que Paty donnait à Gaël, les indications que nous arrivions à glaner pour suivre la route du ravisseur. Elle m’impressionnait cette jeune fille. Certes, c’était la soeur de Paty et je n’aurais pas dû m’étonner davantage, mais elle faisait montre d’un très grand sang froid. Elle notait les panneaux, les hameaux… tous les détails qui pouvaient nous aider, sans s’appesantir sur son sort.
Les routes tortueuses que son kidnappeur empruntait, étaient de nature à nous égarer, mais vaille que vaille, nous gardions le cap. Je vis la rivière, le moulin, la maison. Nous touchions au but. « Crâne chauve s’arrête ! » nous signala Emma. C’était inutile. Nous voyions ce qu’elle même voyait. Il l’extirpa de la voiture et la regarda dans les yeux… Non, c’est moi qu’il regardait. D’ailleurs, il s’adressa directement à moi…
Depuis le début, il savait que je le suivais. Toute cette mascarade pour en arriver là ! Emma lui avait servi d’appât. Pour bien me montrer que c’était lui qui menait le jeu, il l’assomma, nous privant ainsi de notre guide. Lorsque nous arrivâmes devant la vieille maison, sa voiture était là, mais elle était vide.
Les bois, la grange, la remise, tout ce qui nous entourait pouvait servir de cachette. S’il avait choisi cet endroit, c’est qu’il le connaissait comme sa poche et, avec un otage entre les mains, il avait tous les atouts. Nos esprits étaient si étroitement liés que je ne pus cacher à Paty que notre adversaire avait clairement l’avantage…


A SUIVRE ICI…

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Passager de la nuit 12 : Tom, l’homme de main (nouvelle)

Posté : 11 juin, 2010 @ 7:49 dans Nouvelles, Passager de la nuit | 27 commentaires »

LE PRECEDENT EPISODE SE TROUVE ICI

J’ai rencontré Nathaniel dans un foyer pour enfants. Un de ces endroits immondes où les gosses dans notre genre, ceux que personne ne voulait adopter, étaient parqués. J’avais atterri là après avoir cassé le nez de mon dernier « tuteur ». Quant à Nathaniel, c’était une série d’incidents plutôt louches qui l’avait conduit dans ce pénitencier pour enfants qui ne disait pas son nom.
Ce jour-là, il se faisait tabasser par deux types plus grands que lui. D’ordinaire,Je ne me mêle jamais des histoires des autres, mais un des types m’avait demandé d’un air hargneux ce que je regardais. Alors, ça avait été plus fort que moi, je m’étais jeté dans la bagarre et ça avait changé l’équilibre des forces. Ce n’est que plus tard, tandis que nous attendions notre tour pour passer dans le bureau du directeur que Nathaniel et moi avions sympathisé… Enfin, que nous avions accordé nos violons pour offrir la même version des faits.
Cela marqua le début de notre collaboration. Nathaniel était malin, bien plus que tous les autres gamins, plus même que les adultes qui s’occupaient de nous. Le jour de ses dix-sept ans, nous nous sommes échappés ensemble du foyer. Seul, on m’aurait rattrapé au bout de quelques jours, mais grâce à lui, on ne nous a jamais repris. Tout de suite, il a mis au point des combines pour assurer notre survie. Je ne discutais pas ses décisions, c’était lui le Patron. Pourquoi en aurait-il été autrement ? Il était le plus intelligent de nous deux…
Les années ont passé. Le Patron montait des coups de plus en plus audacieux. Puis il plaçait l’argent gagné sous des identités bidons. Je le trouvais trop prudent et je ne comprenais pas pourquoi nous vivions si modestement alors que nous avions un tel paquet de fric à portée de la main. Je n’osais pas lui demander. Mes questions avaient le don de l’agacer. Il posait sur moi un regard glacial qui réveillait de vieilles peurs. Cette façon de me détailler, comme si j’étais insignifiant, me rappelait mon beau-père. Le seul être humain à avoir jamais provoqué la terreur en moi. Ses mauvais traitements m’avaient valu d’être placé en foyer. Oui, Nathaniel me rappelait cet homme-là… mais en pire.
Il était bien plus violent que les gens ne l’imaginaient. Je passais pour la brute de notre duo alors que Nathaniel n’avait rien à m’envier dans ce domaine. Il tuait de sang froid, sans s’arrêter là d’ailleurs. Il faisait des ‘expériences » sur les corps de ses victimes. C’était tellement atroce que je préférais rester dans l’ignorance. Il y avait plus qu’une part d’ombre en lui : il était fou. Un fou d’autant plus dangereux, qu’il ne se laissait pas guider par ses sentiments, mais par sa « raison ».
Quand il a commencé à me parler de vampires des âmes, d’immortalité et de ce genres de délires, j’aurais dû prendre mes jambes à mon cou. Mais il faisait partie de mon existence depuis si longtemps que je suis resté. J’ai mené l’enquête avec lui. Nous avons écumé les bibliothèques et les archives des plus petits villages. Parfois, Nathaniel s’animait en lisant de vieux documents. Il tenait un indice, enfin ! Mais le plus souvent, nous repartions bredouilles. Puis un jour, en passant devant une librairie, il est tombé en arrêt devant une croûte peinte par une artiste locale, qu’on avait glissée dans la vitrine.
Elle représentait un gars planqué dans une chambre sombre, bien dessiné ma foi, mais pour moi, ça manquait de couleur. Nathaniel l’a achetée sans sourciller et dans la voiture, il a laissé exploser sa joie. « C’est lui ! me dit-il. Regarde ! » Je ne savais pas de quoi il parlait, mais j’ai hoché la tête. « J’ai l’adresse du peintre, une étudiante. Le libraire me l’a donnée. Je n’ai plus qu’à la contacter… »
Il n’a pas eu le temps de mettre son plan à exécution. La justice l’a rattrapé, pour des broutilles. On ne l’a pas gardé longtemps en prison. Je suis tombé des nues quand à sa sortie, il s’est auto-proclamé expert en art et qu’il m’a promu chef de la sécurité… tout ça pour mettre la main sur une gamine ! On aurait pu l’enlever, tout simplement ! Mais il voulait qu’elle coopère, qu’elle peigne pour lui de nouveaux tableaux.
Il a fallu qu’il me montre son vieux bouquin, celui qu’il trainait dans toutes nos recherches pour que je comprenne. Les illustrations de son livre et les toiles de l’étudiante représentait la même homme, sans le moindre doute possible. Nathaniel exultait. « Il est là ! Tout près ! Je vais le trouver ! » Sauf que tout ne s’est pas passé exactement comme prévu… un peu par ma faute.
J’en avais assez d’attendre. La patience n’a jamais été mon fort. Quand la jeune fille est venue au deuxième rendez-vous, je l’ai enfermée à double-tour pour l’empêcher de repartir. Nathaniel était en colère. Plus question de suivre le plan initial, plus question non plus de la laisser retourner chez elle. On se serait fait coffrer pour kidnapping et ce qui était plus grave aux yeux du Patron, on aurait perdu la trace de son vampire !
Il a fallu composer avec le copain de la fille. Si je m’étais écouté, je l’aurais simplement liquidé, mais le Patron pensait autrement. Il le laissa partir pour montrer qu’il n’avait rien à cacher et endormir sa méfiance. J’ai bien vu pourtant, que le type ne croyait pas un mot de ce que Nathaniel lui disait, je sentais venir les ennuis. Hélas, une fois de plus, j’ai suivi mon Patron plutôt que mon instinct.
La fille a choisi ce moment là pour faire preuve de bonne volonté. Elle nous a enfin pondu une toile… Nathaniel a failli péter les plombs en découvrant le visage du jeune homme qu’on venait juste de laisser filer en compagnie de son vampire ! Heureusement, nous n’avons pas mis longtemps à le retrouver. Il habitait tout près. Pour une fois, le Patron m’a laissé mener les opérations… Pensez-vous que ça m’ait mis la puce à l’oreille ? Eh bien non !
Je suis parti en avant, heureux de pouvoir agir à ma guise. J’allais ramener ce gars par la peau du dos, en lui collant quelques horions en prime si jamais il résistait ! L’appartement était plongé dans le noir. Il devait dormir. Ce serait du gâteau ! Je suis entré sans bruit, j’ai avancé jusqu’au lit, me préparant à bondir pour le maitriser.
C’est là que la douleur m’a cloué au sol. Ma tête me faisait terriblement mal, je n’avais jamais rien connu de tel. Une voix furieuse grondait dans mon esprit. Elle ne voulait savoir qu’une chose et la répétait en boucle, me traversant la cervelle de part en part : « Où est Emma ? ». Je ne pouvais pas répondre. Je me tortillais par terre et j’appelais à mon secours la seule personne susceptible de m’aider : Nathaniel… mais il s’était enfui.
Voilà pourquoi il m’avait laissé le champ libre. Il voulait juste savoir si celui qu’il traquait était là et de quoi il était capable. Je n’étais qu’un misérable pion dans son jeu. Mes pensées s’égaraient, m’échappaient… on me les volait. Les dernières furent pour Nathaniel, pour le maudire et lui souhaiter une mort aussi douloureuse que la mienne. J’ouvris les yeux pour regarder mon assassin en face. Le Patron s’était trompé. Le vampire des âme n’était pas un homme, c’était une femme au visage implacable.
Je partis réconforté. La puissance de l’ennemi était telle que Nathaniel n’avait aucun espoir d’en réchapper…

A SUIVRE ICI…
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Passager de la nuit 11 : Les voix d’Emma (nouvelle)

Posté : 10 juin, 2010 @ 7:55 dans Nouvelles, Passager de la nuit | 24 commentaires »

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« Ne bouge pas, Emma, je viens te chercher ! ». Je me réveille en sursaut. J’ai rêvé de Paty. Ma soeur… Voilà des mois que je n’ai eu aucun contact avec elle. Pas même un petit coup de fil. Comme je le regrette à présent ! Je n’ai jamais pris le temps de lui dire qu’elle comptait pour moi, que je l’aimais. Et si je ne la revoyais plus ? Ce type au crâne chauve, je ne le sens pas ! Il me fait peur. Il y a un je ne sais quoi dans son regard, qui me met en alerte, comme un danger que je n’arrive pas à cerner.
Mes yeux se posent sur la toile où apparait Gaël. Mon sang se fige en repensant à la réaction de mes geôliers. A peine ont-ils vus le tableau qu’ils ont décampé. J’ai de plus en plus la certitude que ce n’est pas mon art que crâne chauve convoite. Mais alors quoi ? Il n’en a pas après ma vertu, sinon j’aurais déjà eu des soucis… et je ne pense pas qu’il espère obtenir une rançon en échange de ma petite personne.
Je cogite longuement. Il y a forcément un rapport avec mes tableaux, sinon il n’aurait pas pris la peine de me fournir un atelier et du matériel. Il voulait donc que je peigne… Il est intéressé non pas par mon talent, mais par mon sujet ? L’homme de l’ombre ? Mais pourquoi ? S’imagine-t-il que je le connais ? Il sort tout droit de mon imagination ! Il faut être malade pour croire autre chose ! C’est ça, ce type est dingue…
Il faut que je sorte d’ici. Crâne chauve est allé chez Gaël, j’en ai l’intuition. Tout ça à cause de mon stupide tableau ! Je les imagine entrant chez mon ami, lui et son acolyte Tom et s’efforçant de lui faire avouer où se cache l’homme de l’ombre. Je m’empare d’un chevalet et j’essaie de fracasser la porte. Mais il n’est pas assez solide et vole en éclats. Peut-être en crochetant la serrure ?
Au bout d’une demi-heure passée à m’escrimer sur cette maudite porte qui ne veut pas s’ouvrir, j’abandonne, les doigts en charpie et la vue brouillée par les larmes. C’est fini, je ne peux rien faire. Gaël, mon pauvre vieux : comme tu vas me haïr ! « Je t’avais pourtant dit de ne pas bouger ! râle la voix de Paty. Regarde dans quel état tu t’es mise ! « 
Voilà, c’est fait ! Je suis folle… Je l’entends comme si elle était près de moi. Je peux presque voir ses sourcils se froncer et sa bouche se pincer ! Si elle savait à quel point cette grimace la fait ressembler à notre mère, elle arrêterait tout de suite de la faire ! « Moi ? Je ressemble à maman ? hoquète sa voix scandalisée. »
J’en reste pantoise… Comme hallucination, celle-ci a l’air très réelle ! « Bien sûr que je suis réelle Choupette ! Ne t’inquiète pas pour Gaël, il est avec nous. Il ne risque rien… » Qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce qui m’arrive ? C’est comme si Paty était dans ma tête. « Emma, tu dois me dire où tu es ! Nous venons te chercher… » Le désespoir m’envahit. Ce n’est pourtant pas le moment de laisser mon imagination vagabonder ! Je dois trouver une solution à mes problèmes.
On piétine derrière la porte. La clé joue dans la serrure et crâne chauve apparait. D’un regard, il embrasse la pièce : le chevalet en miettes, mes doigts ensanglantés, mon air paniqué… Il sourit. Un sourire qui n’a plus rien d’amical. Il m’attrape par le bras et m’entraine avec lui. Je résiste, je me débats, mais sa poigne est bien plus solide que je ne l’aurais imaginé.
« Où allons-nous ? Qu’avez-vous l’intention de me faire ? » Il ne répond à aucune de mes questions et continue son chemin à travers les couloirs. J’ai le temps de regarder autour de moi. La plupart des salles sont vides… complètement vides. Elles n’ont probablement pas été occupées depuis des mois. Je commence à mesurer l’étendue de la supercherie dont j’ai été victime. Le comité n’a jamais existé. C’était un piège pour m’attirer ici.
Il m’emmène dans les sous-sols de l’immeuble, au parking souterrain, et me pousse dans une grosse voiture. Je tente d’ouvrir la portière sitôt à l’intérieur, mais il a enclenché la fermeture de sécurité. Alors je me tourne vers lui, prête à me battre. Héla, je dois renoncer à cette idée : il pointe une arme à feu sur moi. J’ai tellement peur que je sens que je vais vomir. Tout ça ne peut pas être vrai. C’est un cauchemar : je vais me réveiller !
« Garde ton calme, fait une voix inconnue, mais néanmoins familière. Ne le contrarie pas. Fais ce qu’il te demande et tout ira bien. » Crâne chauve, concentré sur sa conduite n’a même pas eu un frémissement. Je suis donc seule à entendre cette voix. Peu importe qu’elle n’existe que dans mon imagination ! Elle me rassure. Grâce à elle, je me sens moins seule. Nous sortons de la ville et mon ravisseur prend une petite route, puis une autre… Je suis fatiguée, ma tête dodeline, mes yeux vont se fermer. « Ne t’endors pas ! me dit la voix d’un ton sec. J’ai besoin de savoir où tu vas ! »
C’est une bonne idée ça ! Regarder les panneaux ! Si je m’en sors… Non, quand je m’en sortirai, je pourrai dire à la police par où nous sommes passés… ou si j’arrive à m’enfuir : je serai bien contente de pouvoir prendre la bonne direction pour repartir. Je cherche des repère, panneaux, bâtiments… J’essaie de mémoriser les embranchements que nous empruntons. Ce qui a le mérite de m’occuper l’esprit et donc, de ne pas céder à la panique.
« Très bien, poursuit la voix. Tu es douée. Continue comme ça ! » Si la situation n’était pas si désespérée, je crois que j’en rirais. Voilà que je commence à me faire des compliments et à m’encourager toute seule comme une grande. Crâne chauve près de moi marmonne. Il hésite sur la direction à prendre.
En écoutant bien, je m’aperçois qu’il ne fait pas que marmonner. Il parle à quelqu’un. Est-ce qu’il entend des voix lui aussi ? Deux cinglés dans une voiture… ça ressemble à une blague, sauf que ce n’est pas drôle. « Papy, montre-moi le route ! Je ne me souviens plus. Tant d’années ont passé ! Est-ce que la maison est toujours là ? J’arrive Papy, je suis tout près… » Il rit. J’en frissonne de la tête aux pieds.
De très bonne humeur, il continue sa conversation à voix haute : « Tu te souviens Papy ? C’est notre rivière là, en bas, celle où nous allions pêcher ! Et regarde là-bas ! Le vieux moulin ! Il est encore debout… c’est un miracle ! » Il sautille sur son siège comme un gosse excité. Il me fait de plus en plus peur. « Ce n’est rien Emma, me dit la voix dans ma tête, tant que tu ne le déranges pas, il ne s’occupera pas de toi ! »
Il gare la voiture devant une vieille masure, puis vient m’ouvrit la portière. Il m’attrape par les épaules et ricane : « Je sais que tu es là ! dit-il Tu entends tout ce que je dis à cette fille, tu vois à travers ses yeux… mais je sais comment te rendre aveugle et sourd ». Sans crier gare, il m’assomme avec la crosse de son pistolet. juste avant de sombrer, il me semble entendre la voix de Paty hurler mon nom avec terreur.

A SUIVRE ICI…
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Passager de la nuit 10 : Paty, la rêveuse en éveil (nouvelle)

Posté : 9 juin, 2010 @ 7:51 dans Nouvelles, Passager de la nuit | 33 commentaires »

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Mon esprit travaillait à mon insu. Il partait à l’assaut de l’âme la plus proche : celle de Thibault. Il se glissait dans son inconscient, cherchait le chemin vers ses pensées. Mais il se heurtait à un rempart impossible à franchir, une sorte de barrière mentale que mon bien-aimé avait dressée autours de ses idées les plus intimes. Je ne voulais pas être indiscrète, mais malgré moi, je cherchais la faille.
Il dut en avoir assez de mes tâtonnements maladroits car il décida soudain de me laisser entrer librement dans ses souvenirs. J’eus l’impression de quitter mon corps et de dégringoler dans un puits de couleurs. C’était étrange. Toutes sortes d’images flottaient autours de moi. Je me concentrai sur la première qui se présenta et me retrouvai plongée dans une scène de sa vie passée…
Je vis une grande femme, blonde et robuste, serrer un petit garçon brun et malicieux contre sa poitrine. Tous deux riaient. La mère et l’enfant… J’eus un peu de mal à reconnaître Thibault dans cet enfant joyeux. La tristesse et l’amertume étaient si profondément marquées sur les traits de l’adulte qu’il était devenu ! La joie semblait l’avoir déserté depuis longtemps.
Les autres scènes de son enfance étaient toutes aussi heureuses. Il était très attaché à sa mère et ne la quittait pas d’une semelle. Visiblement, il avait été enfant unique et donc très choyé par ses parents. Je songeai brièvement à mon père qui nous avait abandonnées alors qu’Emma était encore un bébé et à notre mère qui ne s’était jamais beaucoup occupée de nous. Ma vie humaine avait sans doute été plus facile à quitter que la sienne !
Adolescent, il avait été envoyé loin de chez lui. Il l’avait très mal vécu. Son chagrin me percuta. On l’avait arraché à son foyer, aux bras de sa tendre mère. Son univers subitement s’était assombri, comme si le soleil pour lui avait disparu. Je le vis apprendre le maniement des armes, la discipline et la stratégie. Et son coeur, peu à peu se desséchait.
Beaucoup d’images de mort emplissaient son âme, mais les plus importantes pour lui étaient celles vécues au temps où il était encore un humain ordinaire : la mort de sa mère qui avait tari à jamais ses larmes, celle de ses camarades qui lui avait enseigné la peur et celle du premier homme qu’il avait tué, un tout jeune soldat, comme lui, mais dont l’appartenance au camp adverse avait scellé le destin.
Je frémis en découvrant les circonstances de sa transformation en buveur d’âme. Contrairement à moi, il n’avait eu personne pour le guider et lui expliquer ce qui lui arrivait. C’est seul qu’il avait dû découvrir ses pouvoirs et ses faiblesses. C’est à son acharnement à survivre coûte que coûte que je devais de l’avoir rencontrer. Un autre que lui se serait peut-être laissé aller et serait mort dès les premières années.
Les images de ses victimes étaient là également. Aucune pitié n’accompagnait ces souvenirs-là, juste le plaisir de la traque et le sentiment de satiété, une fois leurs rêves absorbés. Le choix de ses proies semblait être le fruit du hasard, même si à mon grand soulagement, n’y figurait aucun enfant. Thibault n’était donc pas devenu aussi inhumain qu’il le croyait, même s’il s’entêtait à se représenter sous les traits d’un assassin.
Je l’entendis gronder à cette pensée, quelque part au tréfonds de sa conscience. Il se demandait combien d’horreurs il me faudrait voir pour comprendre quel genre de monstre il était. Nous ne serions jamais d’accord sur ce point. Pour moi, il n’avait rien d’un monstre. Il n’avait pas cherché à devenir différent, ça lui était tombé dessus et je l’admirais pour avoir su s’en sortir aussi bien.
Je captais de belles choses aussi, telle son aptitude au dessin qui me rappelait celle de ma soeur. Je le voyais passant des heures entières à restituer un visage, la profondeur d’un regard ou la moue d’une bouche. Certes, il se nourrissait des rêves des autres, mais une grande part de son âme à lui imprégnait ses oeuvres. Je me demandais où étaient passés tous ses dessins… Il n’y en avait que quelques-uns sur les murs, or ils étaient bien plus nombreux dans ses souvenirs. Cette interrogation fit ressurgir toutes ses barrières mentales et m’expulsa hors de son esprit.
Thibault tremblait. Il me fit un sourire assez piteux pour s’excuser. Je le pris dans mes bras. Petit à petit, il se détendit. « Fais moi confiance ! lui dis-je avant de pousser à nouveau les portes de son âme ». J’avais une place privilégiée dans ses pensées. Son amour pour moi était aussi grand que celui qu’il avait porté à sa mère.
Puis je l’entrevis… la chose qu’il avait tant de mal à m’avouer : son secret… C’était un peu avant de me rencontrer. Il dessinait, lorsqu’un esprit étranger était venu effleurer le sien. Un esprit puissant, porteur de rêves, comme il n’en avait jamais connu. Il s’était mis à l’écouter, fasciné. La personne dont il percevait les pensées était éveillée et pourtant, des songes magnifiques émanaient d’elle. C’était l’appel le plus fort qu’il eût jamais entendu. Il ne pouvait y résister.
Mais à chaque fois qu’il avait voulu remonter la piste, le contact s’était rompu aussi mystérieusement qu’il avait commencé. Puis il était passé près de chez moi, il avait ressenti un appel encore plus fort… qui l’avait conduit jusqu’à moi.
Franchement, je ne comprenais pourquoi cela le perturbait autant. Certaines personnes avaient des rêves plus entêtants que d’autres et alors ? Il me repoussa à nouveau hors de ses pensées, pour me parler cette fois.
-Tu ne sais pas tout, dit-il.
Je le trouvais étrangement nerveux. Il se leva et sortit une pile de feuillets d’un tiroir. Il hésita un peu puis me les tendit en murmurant :
-Ce sont les dessins que j’ai réalisés sous l’emprise de cet esprit…
Au premier coup d’oeil, je sus ce qui l’avait tant troublé. Le visage d’Emma apparaissait sur chacun d’eux. C’étaient ses rêves a elle qui l’avaient attiré tout d’abord.
-Elle m’a conduit à toi, affirma-t-il. Sans le vouloir, je crois. Elle a juste pensé à toi et je me suis retrouvé dans les parages. Et alors je n’ai plus perçu que ton âme…
-Tu as vraiment entendu ma soeur ?
-Oui et je l’entends encore… répondit-il d’un air sombre.
-Quoi ? Qu’est-ce qu’elle dit ? demandai-je inquiète.
Il soupira et me répondit :
-Elle appelle au secours !

A SUIVRE ICI…
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Passager de la nuit 9 : Gaël sans dessus dessous (nouvelle)

Posté : 8 juin, 2010 @ 7:41 dans Nouvelles, Passager de la nuit | 28 commentaires »

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Lumière… mal aux yeux, mal au crâne. Pourquoi est-ce que la pièce tourne autour de moi ? Pourquoi est-ce que j’entends ce sifflement dans mes oreilles ? Je ne me sens pas bien… La nausée monte et ma vue refuse de s’ajuster. Tout est si trouble, si indistinct. A vrai dire, je ne sais même pas où je suis, ni même quand…. ma confusion est totale.
Une voix du passé parle avec colère : celle de Paty. Elle me reproche de ne pas avoir protégé sa petite soeur, de l’avoir laissé se jeter toute seule dans la gueule du loup ! Je gémis. Moi aussi, c’est une chose que je me reproche. Je m’en veux terriblement. Où est-elle à présent ma choupette ? Que lui est-il arrivé ? Je revois la tête des deux autres, le gars chauve et l’armoire à glace, leurs regards de connivence, leurs sourires factices et je tremble.
S’ils ont touché à Emma, je les tuerai de mes propres mains, je le jure… J’essaie de me relever, mais la douleur dans ma tête me fait retomber au sol. Il faut pourtant que je me reprenne. Je dois aller aider Emma… son nom jaillit de mes lèvres et tout s’obscurcit. Je sombre, je perds complètement pied.
La voix de Paty monte encore une fois. Elle gronde, très mécontente. Je suis un imbécile, dit-elle, un moins que rien ! Emma et elle me faisaient confiance et je les ai trahies. Où est sa petite soeur à présent ? Que lui fait-on subir ? J’entends les larmes dans sa voix. Pour moi, c’est bien pire que la colère. Je voudrais la rassurer, mais ma bouche refuse de s’ouvrir et puis… je suis mort d’inquiétude, moi aussi.
Le visage d’Emma qui rit et qui sourit, hante mon esprit. Je la vois concentrée quand elle pense à son art, attentive quand elle m’écoute raconter mes âneries, moqueuse tandis que je fais brûler le repas, indécise quand elle choisit une tenue… Je me repasse en boucle le dernier moment où je l’ai aperçue, gaie comme un pinson, juste avant son rendez-vous.
Mes yeux s’ouvrent doucement. Je ne vois que le plafond. L’image n’est pas très nette. Elle met plusieurs secondes avant de se préciser. La lumière est allumée. Or, j’avais tout éteint… du moins, il me semble. Mes souvenirs aussi ont été éparpillés. Il faut que je recolle les morceaux pour comprendre ce que je fais là, étendu sur la moquette.
Quelqu’un était entré chez moi… cela me revient sans problème. Je pensais à ce Tom ! J’avais tout de suite compris que le chauve et lui manigançaient un sale coup ! J’étais sûr qu’ils étaient responsables de la disparition d’Emma. Il venait probablement s’assurer de mon silence. Je n’avais pour toute arme qu’une vieille statuette, un David qui avait perdu un bras dans un déménagement…
La douleur m’empêche de réfléchir clairement. L’arrière de mon crâne est parcouru d’élancements. Il me semble qu’à cet endroit ma peau bouillonne. J’approche mes doigts faibles et tremblants du siège de mes souffrances. C’est bien ce que je pensais : c’est tout poisseux à cause du sang. Je tâte. La blessure a l’air plus longue que profonde. Pas de quoi s’affoler… Le cuir chevelu ça saigne toujours exagérément !
La voix de Paty recommence à fulminer. Elle dit que j’aurais pu me faire fendre le crâne en deux et qui alors, se serait occupé d’Emma ? J’ai bien envie de lui répondre qu’elle n’était guère présente quand sa soeur a eu besoin d’elle et que j’ai essayé de l’appeler pour la mettre au courant de la situation… ainsi que leur mère d’ailleurs (qui même pendant leur enfance, ne se préoccupait pas de savoir où étaient ses filles !). Puis je me raisonne. Paty n’est pas vraiment là. Sa voix, c’est le moyen choisi par ma conscience pour m’atteindre.
J’essaie de reprendre le cheminement de mes pensées. Je me souviens d’avoir avancé dans l’obscurité, décidé à surprendre l’intrus. Je pensais l’assommer, l’attacher puis le cuisiner pour qu’il me révèle tout ce qu’il savait à propos d’Emma. Ensuite, j’aurais décidé ou non de prévenir la police. Avec un bonhomme ficelé dans la balance, ils auraient peut-être accepté de m’écouter !
Me voilà à deux doigts de reprendre totalement connaissance. La douleur se fait moins intense. Le sang a cessé de couler… Pas tout seul apparemment, quelqu’un a bandé ma tête et je suis allongé sur le canapé. Je fais un effort et je parviens à m’asseoir. Un vertige léger fait osciller le décor, mais en clignant un peu des yeux, chaque chose retrouve sa place.
Des pas s’approchent : mon sauveur ? Non… une hallucination ! Je ne me contente plus de l’entendre à présent, je la vois aussi, Paty, qui se tient devant moi avec sa tête des mauvais jours. Les mains sur les hanches, elle me toise. Je ferme les yeux et je compte jusqu’à dix pour que la vision disparaisse. Lorsque je regarde de nouveau, elle est toujours là, mais elle s’est agenouillée et s’est emparée de mes mains.
-Paty ? C’est vraiment toi ?
Elle rit et bêtement, je mesure à quel point elle ressemble à Emma. Une Emma plus âgée et plus chagrine. Son visage est pâle et ses yeux soulignés de cernes.
-Tu n’as pas très bonne mine, lui dis-je au bout de quelques secondes.
-Toi non plus, je dois dire… Comment va ta tête ? ajoute-t-elle en fronçant les sourcils.
-Mieux, je crois. C’est toi qui m’a soigné ?
Elle acquiesce et curieusement, rougit. On dirait qu’elle est gênée… Je m’apprête à lui demander pourquoi quand j’entends une autre personne marcher dans la chambre.
-Qui est là ?
-Calme-toi, dit Paty, c’est…un ami. Tu vas rester calme hein ?
Je n’aime pas son insistance… Je fronce les sourcils et j’oblige ma mémoire à fonctionner. C’est encore flou, mais ça me revient.
-C’est lui qui m’a presque défoncé le crâne, non ?
Paty est gênée.
-Seulement parce que tu as failli me frapper grand nigaud ! Il n’a fait que me protéger. Tiens-toi tranquille, je vais te le présenter…
Je tourne la tête et je regarde l’autre faire son apparition. Je m’étais attendu à tout, mais pas à ça !
-Je te présente Thibault, mon fiancé, me dit Paty d’une voix presque timide. Bouche bée, je dévisage cet homme que je reconnais pour l’avoir vu sur tous les tableaux d’Emma.

A SUIVRE ICI…
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Passager de la nuit 8 : Nathaniel et l’immortalité (nouvelle)

Posté : 7 juin, 2010 @ 7:46 dans Nouvelles, Passager de la nuit | 32 commentaires »

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Foyer des mimosas :

-Ce gosse est une plaie ! Un vrai démon… Vous ne nous aviez pas dit, en nous le confiant, qu’il était dérangé !
-Je vous en pris monsieur Duval, pas devant l’enfant, proteste la directrice du foyer, dont le regard se pose avec inquiétude sur le visage impassible de Nathaniel.
-Un enfant ça ? Laissez-moi rire : c’est un monstre ! Vous le verriez attraper de petits animaux et les découper vivants… Il n’est heureux qu’une fois qu’il a les mains pleines de sang. Et hier, c’était le pompon ! Ce petit sagouin m’a tué un agneau ! Je n’en veux plus chez moi, vous m’entendez ? Reprenez-le ou je ne réponds plus de rien…
Nathaniel se fiche du gros homme qui gesticule en l’accusant de tous les vices. Il est seulement déçu. L’expérience ne lui a rien appris. Il a beau ouvrir le ventre de ces bêtes, les décortiquer, le secret de la vie ne lui a pas été révélé. Après avoir raccompagné l’homme à la porte, la directrice se tourne vers lui. Elle ne comprend pas son comportement et l’enfant n’a aucune envie de le lui expliquer.
Elle va le placer dans une nouvelle famille… Chez un professeur cette fois. Le gamin soupire. Il aurait préféré se retrouver chez un autre agriculteur. Dans un endroit où il y aurait des animaux (s’en prendre aux chiens et aux chats causaient tellement de soucis avec leurs propriétaires !). Il voudrait comprendre la vie, ses mécanismes, pourquoi elle prend fin. Il a cherché à extraire l’âme de ces créatures : lézards, souris, oiseaux… mais le souci, c’est qu’il ne sait même pas à quoi ça peut bien ressembler.

Chez le professeur De Tarnier :

On avait trouvé l’adolescent les mains couvertes de sang, l’air hébété, penché au-dessus du professeur. En état de choc, la garçon avait dû voir mourir son tuteur en tentant de lui porter secours. Un accident bête et banal, ont déclarés les gendarmes quand ils ont découvert l’échelle d’où le pauvre homme a dégringolé. Son épouse se lamente. Elle lui avait bien dit une dizaine de fois que c’était dangereux, à son âge, de grimper là-haut… mais le vieil entêté n’avait pas voulu l’écouter.
Il n’avait qu’une passion : ses livres. Les grimoires, les ouvrages sur la sorcellerie et les croyances anciennes faisaient ses délices ! Il en avait récolté des milliers qui trônent dans l’immense bibliothèque du château familial. Les livres sont répartis sur trois niveaux. Il se trouvait justement au troisième, tout en haut de l’échelle quand il a basculé en arrière. la chute, de plus de six mètres, lui a été fatale.
La veuve s’approche de Nathaniel et le serre contre elle. Il sanglote contre son épaule. La colère et le dépit le submergent. Il a saisi l’occasion d’étudier un sujet humain, mais il n’a pas plus trouvé le siège de son âme que lors de ses expériences sur les animaux. On l’a interrompu trop tôt. Il n’a pas pu sonder le coeur du professeur et a tout juste eu le temps d’examiner sa tête.
L’épouse du défunt murmure à son oreille qu’il ne doit pas s’inquiéter, qu’elle fera tout ce qu’elle pourra pour le garder près d’elle. Il en frémit d’horreur. Que ferait-il de plus ici ? Il n’a plus rien à y apprendre. Les livres du professeur lui ont donné une nouvelle piste pour sa quête d’éternité… les vampires des âmes. Voilà ce qui l’intéresse ! Ces créatures-là possèdent la chose qu’il souhaite le plus au monde : l’immortalité.

Maison d’arrêt de M. :

Les autres détenus l’évitent. Nathaniel n’a pourtant pas un physique impressionnant. Pas très grand, plutôt frêle, il aurait dû être la cible de tous les mauvais traitements. Sauf qu’ici, on le craint. Sa réputation de dingue et d’assassin l’a précédé. Pourtant, ce n’est pas pour ce motif qu’on l’a mis en prison. Il est là pour détournement de fonds… Les premiers jours, il a subi l’accueil habituel : moqueries, mauvais tours, coups donnés à la dérobée… mais tous ceux qui se sont risqués à le toucher ont eu de mystérieux accidents. Quand celui qu’on surnommait « Le Boucher » a été retrouvé dans les douches, se vidant de son sang, plus personne ne s’est approché de Nathaniel.
Officiellement, il n’a commis aucune violence, mais à présent, même les gardiens le regardent d’un oeil méfiant. Il s’en moque. Dans deux mois, il sortira et pourra reprendre ses recherches. Quel dommage de s’être fait prendre alors qu’il tenait enfin une piste sérieuse ! Des tableaux réalisés par une obscure petite étudiante, ressemblaient trait pour trait aux illustrations des vampires des âmes des livres du professeur De Tarnier…

Dans la rue, libre et anonyme :

Nathaniel sort par la petite porte. On lui a restitué ses maigres biens. Ses vêtements, ses chaussures, sa montre, son téléphone… et une clé. Elle ouvre un coffre dans une banque où il a amassé, sous un nom d’emprunt, une véritable fortune. Son associé l’attend au volant d’une luxueuse voiture. Physiquement, ils sont à l’opposé l’un de l’autre, mais pour le reste, ils s’entendent à merveille.
-Salut Tom, dit-il en montant dans la voiture.
-Salut Patron, répond l’autre jovial. Où est-ce qu’on va ?
-Passons d’abord à la banque, j’ai besoin de liquidités.
-D’accord, et ensuite ?
-Ensuite, nous irons louer une immeuble, quelque chose de chic et de moderne.
Tom le regarde interloqué. Nathaniel rit puis il ajoute en passant la main sur son crâne dégarni :
-Et désormais, ne m’appelle plus Nathaniel, ni même Patron… Je suis monsieur Merry… Monsieur Nathan Merry, vu ?

A SUIVRE ICI…
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Passager de la nuit 7 : la métamorphose de Thibault (nouvelle)

Posté : 6 juin, 2010 @ 7:19 dans Nouvelles, Passager de la nuit | 26 commentaires »

LE PRECEDENT EPISODE EST ICI

La nuit où tout a changé :

J’étais devenu une bête plus qu’un homme, un impitoyable prédateur qui tuait pour se nourrir. D’ailleurs, je ne me sentais plus aucune appartenance à l’espèce humaine. Les hommes étaient mon gibier. Je n’avais qu’à me tapir dans l’ombre et guetter l’instant où ils s’endormaient pour m’abreuver à leurs pensées. Je n’éprouvais aucune pitié… sans doute parce que j’avais accès aux désirs les plus inavouables de ces gens-là, à leurs travers, à leurs hontes, à toutes ces choses qu’ils prenaient soin de cacher et dont ils ne sortaient pas grandis.
Les grandes villes étaient mon terrain de chasse favori. Les proies y étaient nombreuses et nul ne s’inquiétait de me voir déambuler dans les rues la nuit. Je marchais parmi des centaines de victimes potentielles qui ne soupçonnaient même pas le danger que je représentais. Sans le savoir, elles frôlaient la mort. Mes choix se faisaient au hasard. Je laissais mon esprit vagabonder et dès qu’un rêve prometteur l’effleurait, je remontais la piste.
Les songes humains avaient mille saveurs, ils étaient tissés de lumière, de couleurs (mais pas toujours), de sensations…. Autant de choses qui leur donnaient un parfum, un goût. Certains étaient doux, sucrés comme des bonbons. Leur légèreté me procurait joie et plaisir. D’autres étaient amers, issus de sombres pensées, mais je ne pouvais m’empêcher de les happer aussi, à l’instar de ceux qui voguaient entre les deux extrêmes.
Tout a basculé alors que je passais au pied d’un vieil immeuble. Un arôme subtil, un peu fleuri a commencé à me chatouiller les narines. Puis une effluve plus forte m’a atteint et je me suis senti comme soulevé de terre. C’était puissant, délicieux et enivrant. J’ai fermé les yeux, en proie à l’extase. Rien de semblable ne m’était jamais arrivé. Je n’ai pas eu la moindre difficulté à retracer son chemin. D’un pas aérien, j’ai pratiquement survolé l’escalier, gravi tous les étages, jusqu’au dernier.
Le rêve continuait à embaumer l’atmosphère, il filtrait sous la porte, tout au bout du corridor. Dans un silence absolu, j’ai crocheté la serrure. Je me sentais fébrile comme jamais. Je n’avais plus ressenti une telle chose depuis que j’avais perdu mon existence humaine. Je me suis approché de la chambre, là où était la source et c’était tellement fort que j’ai dû m’asseoir, étourdi.
J’ai ouvert tout grand mon esprit et je me suis mis à boire cette belle âme. Ses rêves étaient magnifiques, tout en couleurs. La fantaisie les habitait. Ils étaient d’une complexité incroyable et les forces que j’y puisais étaient sans commune mesure avec tout ce que j’avais pu connaître auparavant. J’aurais sans doute bu jusqu’à la dernière goutte de ses pensées, si je n’avais pris ce rêve de plein fouet.
Elle rêvait de moi. C’était mon visage qu’elle voyait, ma voix qu’elle entendait. Comment cela se pouvait-il alors que nous ne nous étions encore jamais rencontrés ? J’en ai cessé de m’abreuver, tout surpris de me sentir ému. Il y avait de la tendresse dans ses songes et elle m’était destinée. Depuis combien de temps quelqu’un avait-il éprouvé de l’affection à mon égard ? J’étais invisible depuis si longtemps aux yeux de l’humanité !
J’ai passé le reste de la nuit à la regarder dormir et à l’écouter rêver, sans trouver la volonté de me nourrir à nouveau à ses dépens. Je savais que c’était imprudent…. mais tant pis ! Je ne pouvais pas. Je suis parti à l’aube et j’ai dû me cacher dans le sous-sol de son immeuble pour échapper à la brûlure du soleil.

La nuit du doute :

Le lendemain soir, j’étais de nouveau auprès d’elle. J’ai picoré quelques bribes de rêves, juste assez pour sentir le plaisir m’envahir, trop peu pour étancher ma soif. Je la trouvais belle dans sa fragilité. D’autant plus désirable qu’elle s’était abandonnée à son sommeil. Pour la première fois, je luttai contre mon appétit. Soudain, les rêves cessèrent d’affluer… elle n’avait pas bougé. Ses yeux étaient toujours clos, mais je savais qu’elle était réveillée. J’ai pris la fuite.
Je ne suis pas allé très loin. Mon coeur battait comme un fou. Elle savait que j’étais là. Elle risquait de trahir le secret de mon existence et de me mettre en danger. J’aurais dû la tuer. Ce n’était pas difficile, il suffisait d’attendre qu’elle se rendorme pour m’emparer de son âme et la vider de son essence… Je n’ai pas pu m’y résoudre.

Les nuits les plus obscures :

J’ai choisi de me tenir à distance, de ne pas rester à proximité du fruit défendu. J’ai bu d’autre rêves, jusqu’à la lie. Ah, comme ils me semblaient fades ! Ternes et sans consistance… J’ai bu plus qu’il ne le fallait, je voulais m’enivrer afin de l’oublier. C’était sans effet. Aucun rêve n’était assez fort pour ça !
Plusieurs nuits d’affilées, j’ai continué à suivre cet insipide régime. Mes victimes succombaient par dizaines, mais ma soif était toujours aussi grande. Ma rêveuse seule pouvait la soulager… Malheureusement, cela signifiait qu’elle devait mourir elle aussi, mourir pour que je puisse vivre. Et après ? Ma soif disparaitrait-elle vraiment ou continuerait-elle à me tourmenter ? Trouverais-je un quelconque soulagement ailleurs ?

Nuit de faiblesse :

J’ai cédé à l’appel de cette sirène et j’y suis retourné. En entrant chez elle, j’ai tout de suite perçu le changement : ses rêves étaient soudain désordonnés, sombres et fiévreux. Elle gémissait, elle pleurait… elle m’appelait !
En un instant, j’étais à son chevet, ma main glacée posée sur sa peau brûlante. Elle ouvrit les yeux, me reconnut et sourit, confiante. Effrayé, je l’entendis se glisser dans mon esprit. Elle y puisait du réconfort. Je ne comprenais pas comment elle faisait une telle chose… ça tenait du prodige ! Malgré ma peur, je lui ai tenu compagnie jusqu’à ce que les premiers rayons du soleil se mettent à menacer l’horizon…

Les nuits de capitulation :

Je suis revenu chaque soir et elle m’attendait. Elle acceptait ma présence avec un émerveillement que je ne m’expliquais pas. Mes propres réactions m’effaraient. Ma soif avait fait place à un besoin d’être près d’elle, de la regarder, de la toucher… Ses rêves étaient toujours aussi beaux, mais je pouvais les contempler sans les lui dérober.
Puis j’ai vu qu’elle s’étiolait. Je l’avais contaminée. Elle souffrait du même mal que moi. Si je laissais les choses suivre leur cours, elle risquait de se faire prendre par la lumière du jour et par se consumer sur place. Je devais l’arracher aux derniers miasmes de sa vie d’humaine. Je l’ai prise dans mes bras, je l’ai embrassée, puis je l’ai emportée. Elle n’a pas cherché à résister.
J’avais un pied-à-terre, une demeure que j’avais acquise des décennies plus tôt. Là, ma protégée serait à l’abri. Elle me semblait si reconnaissante que le remord s’invita de manière inopinée. J’étais à l’origine de tous ses malheurs, si je n’avais pas rôdé autours d’elle, jamais elle n’aurait eu à souffrir !
A présent, la même maladie nous rongeait et je ne pouvais croiser son regard sans éprouver de la culpabilité. Si encore elle m’avait fait des reproches pour lui avoir volé sa vie ! Mais elle avait l’air d’être heureuse : un comble ! Lâchement, je l’ai évitée avant de m’apercevoir que cela l’attristait. Si je n’avait pas vu ses larmes, je ne me serais peut-être pas rendu à l’évidence : elle m’aimait aussi irrémédiablement que je l’aimais moi même.
Tandis qu’elle posait sa joue contre mon coeur, je me demandais comment lui avouer le dernier de mes secrets…

A SUIVRE ICI…
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Passager de la nuit 6 : Les talents d’Emma (nouvelle)

Posté : 5 juin, 2010 @ 6:46 dans Nouvelles, Passager de la nuit | 25 commentaires »

L’EPISODE PRECEDENT EST ICI

« Nathaniel ! Viens manger, mon garçon ! » Le petit arrive en courant. Il a six ans à peine et vit seul avec son grand-père. Le vieil homme est tout son univers. A la fois père et mère, il s’occupe de l’enfant depuis que les parents de celui-ci ont péri dans un tragique accident de voiture. Nathaniel les a presque oubliés… il était si petit quand les évènements se sont produits !

Calepin d’Emma (extrait):

J’ai émergé de mon sommeil en pleine pénombre. Je ne sais pas combien d’heures se sont écoulées depuis qu’on m’a enfermée ici. Tout ce que je sais, c’est qu’il fait nuit. Mon dos me fait un mal de chien car je me suis endormie assise, sur le carrelage, dans un angle de la pièce. Il fait frais et je frissonne, regrettant de n’avoir emmené que mon petit gilet…
Tout est silencieux. Les employés sont sûrement tous partis. Suis-je seule ici ? Je me lève et je vais frapper à la porte. Puis je crie, toujours sans résultat. Un léger mouvement attire mon regard. Une caméra suit tous mes gestes depuis le haut du mur. Son oeil rouge clignote tandis qu’elle me guette. Il y a donc quelqu’un qui me surveille…
J’essaie de soulever une chaise pour la jeter sur cette maudite caméra et je m’aperçois que les meubles sont fixés au sol. Ils ont peur qu’on les leur chaparde ou quoi ? me dis-je avec un sourire amer. peu importe, il me reste une autre arme. Je me saisis de mon album et je le projette de toutes mes forces vers l’oeil indiscret. Au bout de la troisième tentative, j’ai la satisfaction de voir l’appareil se décrocher du mur avec un grésillement.
J’entends des pas dans le couloir. Une clé tourne dans la serrure et la porte s’ouvre enfin… Je prends mon élan et je fonce droit devant moi. Mon plan est simple : profiter de l’effet de surprise pour mettre l’intrus par terre et filer vers la sortie sans demander mon reste. Sauf que je me heurte à des muscles d’acier et que c’est moi qui me retrouve au sol.
Je lève les yeux. Une montagne humaine se tient devant moi. Un rectangle de plastique épinglé sur son veston me renseigne sur son nom et sa profession.
-Tom ? lui dis-je en me relevant aussi dignement que possible. Auriez-vous la gentillesse de me laisser passer ?
Il a un sourire bref, mais c’est une autre voix qui me répond, celle de Nathan Merry :
-Je suis navré mademoiselle Le Verdier… Nous aimerions vous garder parmi nous encore quelques temps. Veuillez nous excuser pour cette longue attente. Je vous ai fait préparer une chambre. Si vous voulez bien me suivre.
Crâne chauve me précède, mais derrière moi, il y a l’imposant Tom. Aucune fuite possible ! Alors, en soupirant, je le suis docilement.

Sa petite main glissée dans celle de son grand-père, Nathaniel s’en va à l’école. Il aime bien ce moment de complicité au cours duquel son aïeul lui apprend la nature : le nom des plantes, celui des arbres, reconnaître le chant des oiseaux… L’enfant est heureux. Il voudrait que ces instants durent toujours, mais le vieil homme, immanquablement, le dépose dans la cour de récréation. Le gamin le regarde s’éloigner et pour lui commence l’attente, celle de la sonnerie qui marquera la fin de la journée de classe.

Rapport 003 :

Le sujet ne supporte pas l’enfermement et montre une certaine violence. Instaurer un climat de confiance permettrait sans doute à ses dons de s’exprimer.

Calepin d’Emma (Extrait) :

Crâne chauve ne m’a pas menti. Il m’a effectivement conduite dans une chambre. Il n’y a pas plus de fenêtre ici que dans la salle que je viens de quitter, mais au moins c’est confortable. En plus du lit et de la table de chevet, je dispose d’une armoire, d’une salle de bain avec sanitaires et… d’un formidable atelier de peinture. Il est spacieux, généreusement fourni en matériel et en éclairage : mon rêve depuis toujours…
J’effleure les pinceaux, les tubes de peinture. Je souris… c’est plus fort que moi. Je suis comme une gamine qui découvre ses cadeaux au matin de Noël. Le vieux renard l’a bien vu. Il se frotte les mains tout content.
-Vous allez pouvoir vous remettre au travail, me susurre-t-il.
Je me retourne bouche bée :
-C’est pour ça que vous m’avez enlevée ? Pour que je peigne pour vous ?
-Enlevée ? Le terme est un peu fort, proteste-t-il. Nous voulions juste nous assurer de votre collaboration !
Tu parles oui, en m’enfermant ! Je retiens les répliques qui voudraient jaillir. Je préfère le laisser croire qu’il m’a amadouée et dès que sa vigilance aura baissé, je lui souhaiterai bon vent !

Rapport 004 :

Le sujet accepte enfin de coopérer. Il lui faudra peut-être encore quelques jours pour s’adapter et laisser libre cours à sa créativité…

D’ordinaire, le jeudi est le jour que Nathaniel préfère. C’est le moment des parties de pêche, des balades dans les bois ou de la chasse aux escargots… mais ce jeudi-là est gris. Et jamais l’enfant ne l’oubliera. Ce matin, son grand-père ne s’est pas levé. Le gamin a attendu près d’une heure qu’il vienne déjeuner. En vain. Alors, il a fini par monter timidement pour aller le réveiller. Mais le vieil homme ne s’est pas réveillé, pas même quand il l’a secoué de toutes ses forces. Il ne se réveillera jamais plus.

Calepin d’Emma (Extrait) :

Malgré l’ambiance, malgré l’endroit, dès que j’ai eu le pinceau en main, la magie a opéré. Le visage de l’homme dans l’ombre est apparu. Pour une fois, il n’est pas seul. Sous mes doigts, une deuxième silhouette s’esquisse. Je peins un long moment, mais je dois m’arrêter, épuisée.
Crâne chauve est venu voir mon travail. il avait l’air très content. Quand j’ai grommelé que je n’aimais pas qu’on regarde mes tableaux avant qu’ils ne soient terminés, il n’a pas insisté et est reparti. Il fait des efforts pour me mettre à l’aise. J’obtiens tout ce que je veux : nourriture, matériel… sauf l’essentiel, ma liberté. Combien de temps encore, vont-ils me garder ?

Rapport 005 :

Le sujet est de nouveau en contact avec l’entité. La prochaine toile devrait être riche en informations.

Nathaniel ne pleure pas tandis que le cercueil est recouvert de terre. Il s’enfonce les ongles dans la paume de la main, jusqu’au sang et il se fait une promesse : lui ne finira pas comme ça. Il ne mourra pas. Il déteste la mort. Il lui échappera, par n’importe quel moyen.

Calepin d’Emma (Extrait) :

Quand j’ai senti l’inspiration qui faisait son chemin en moi, j’étais toute joyeuse. J’ai vidé mon esprit de tout ce qui n’était pas peinture et ma main a couru sur la toile. La deuxième silhouette prenait forme. Elle faisait face à l’homme de l’ombre, dans une attitude défensive. Plus petite, mais néanmoins tout aussi masculine, elle semblait presque l’implorer.
Sans savoir pourquoi, elle me semblait familière. Etait-ce la posture ? La façon de jeter son épaule en arrière ? J’avais une impression de déjà vu. Puis je suis arrivée au visage et tout s’est éclairé. Cet air buté, ce regard attentif, cette bouche qui hésitait à chaque instant entre sourire et moquerie, je les aurais reconnus entre mille ! C’était Gaël.
Crâne chauve entre à ce moment-là et considère mon oeuvre en silence. Il échange un regard avec Tom qui le suivait et toujours sans dire un mot, ils sortent précipitamment. Je ne comprends rien à la scène qui vient de se jouer devant moi…. mais j’ai la certitude que mon ami coure de graves ennuis !

A SUIVRE ICI…
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