Nouvelles en vrac

Nouvelles, contes et autres textes courts…

Archive pour la catégorie 'texte court'

La météorite

Posté : 12 août, 2015 @ 7:41 dans texte court | 2 commentaires »

nuitluneciel.jpg Yumi dormait profondément lorsqu’un bruit fracassant le réveilla en sursaut. Un bruit comme le tonnerre, mais à la puissance dix. Il s’assit dans son lit et tendit l’oreille. Le silence était revenu. Yumi se leva, fit quelques pas et se pencha à la fenêtre. Un frais vent d’été lui souffla au visage. Son petit jardin respirait la sérénité. Un éclat saisi du coin de l’oeil attira son regard. Là-bas, sous le tilleul, quelque chose luisait faiblement. Le temps d’enfiler un chandail et Yumi se retrouva dehors. Des odeurs d’herbe et de terre lui montaient aux narines. Des grillons chantaient. Il s’approcha sans hâte de l’arbre. A son pied brillait une pierre, une sorte de cristal. Yumi le trouva beau. Cela ressemblait à une étoile tombée du ciel. Il se baissa, le prit dans sa main. C’était tiède et chaud. La pierre palpitait dans sa paume comme si elle était vivante. A son toucher, le jeune homme sentit une bouffée de joie l’envahir. Il l’emmena à l’intérieur, dans sa chambre et la posa délicatement sur l’édredon. Elle émit une lumière verte. Yumi se dit qu’elle était contente. Il se recoucha, la pierre au bout de son lit et se rendormit.
Le lendemain, il se demanda un instant s’il n’avait pas rêvé, mais elle était toujours là, scintillante. A présent, elle luisait d’un beau jaune et Yumi eut l’impression qu’elle lui disait bonjour. Il fit sa toilette, prit son petit déjeuner comme d’habitude, puis soudain il sortit, prenant sans savoir pourquoi le chemin de la décharge. Des idées se bousculaient dans sa tête. Des écrous, des vis, des rouages, des circuits s’assemblaient de façon complexe. Une image gigantesque s’imposa à son esprit : une fusée, comme un doigt levé qui pointait son nez vers les cieux. Il escalada le tas d’ordures et en tira fébrilement des morceaux d’acier, d’aluminium, des bouts de postes de télévision et de réveils électroniques… Il rapporta son précieux butin chez lui, s’installa dans le jardin et commença à bâtir l’engin qui hantait ses pensées.
Tandis qu’il s’attelait bravement à l’ouvrage, des voisins curieux vinrent le regarder. Ils lui posaient des questions auxquelles il ne répondait pas. Au bout du compte, las de parler seuls, ils repartaient en hochant la tête convaincu qu’il était devenu fou. Yumi s’en moquait. Il travaillait dans l’urgence, sans prendre de repos. Quand un mois se fut écoulé, il était épuisé mais sa fusée était achevée. Elle avait une drôle d’allure avec ses morceaux disparates, tachés de rouille… cependant Yumi en était fier.
Un soir, il alla prendre la pierre, ferma les volets de sa maison et monta dans l’appareil. A l’intérieur, pas de tableau de bord chargé de cadrans comme dans les films ! Non, il y avait juste un levier et un trou au-dessus où il déposa la pierre. Aussitôt, la carlingue étincela de mille feux. La fusée trembla, puis s’éleva du sol. Elle ronronnait comme un gros chat. En regardant par le hublot, Yumi vit les étoiles se rapprocher. Quand la nuit le submergea, il sut qu’il était dans l’espace. Aucun bruit. Pas le moindre frémissement de vent. Rien d’autre que le silence et l’immensité obscure. Une lumière très forte l’éblouit. Yumi cligna des yeux. Il crut que c’était le soleil, mais une voix dans sa tête lui parla : « Yumi, viens vers moi ! Voilà des jours que je t’ai appelé ! Pourquoi as-tu tant tardé ? » La voix était familière, c’était celle de sa mère. Elle était morte depuis cinq ans la malheureuse, consumée par le feu d’un atroce cancer. Les yeux pleins de larmes, Yumi tendit les mains en avant. Il entra dans la lumière et fusionna avec elle dans un instant d’intense bonheur.
Sur terre, les volets de sa maison demeurèrent clos et son petit jardin se couvrit de broussailles. Là-haut, tout là-haut, une nouvelle étoile était née…

Mise en abyme

Posté : 7 août, 2015 @ 8:51 dans texte court | 2 commentaires »

feuillets

Bart Holson se pencha sur le corps inerte de l’italien. Il regarda sans émotion la tâche rouge qui s’étirait sur la poitrine de sa victime. Pourquoi aurait-il été troublé d’ailleurs ? C’était un cas de légitime défense et pourtant… Pourtant le détective avait un curieux sentiment. Ce n’était pas du remords ni de la peur. Non, il avait l’impression que quelqu’un le surveillait… Bart haussa les épaules. Aussi furtivement qu’elle était venue, la sensation s’évanouit. Le visage las, le détective alluma une cigarette, enfonça son chapeau sur sa tête et remontant le col de son imperméable, il disparut dans la nuit pluvieuse… Puis le générique de fin s’afficha à l’écran.
Le lieutenant Morris coupa aussitôt l’alimentation. Sur la base spatiale Artémis II, l’électricité était rationnée et il ne restait plus à Morris que deux heures d’autonomie. Après quoi la compagnie lui facturerait un supplément de consommation. L’homme soupira. Son salaire de pilote n’était pas assez élevé pour qu’il se permette ce genre de dépenses futiles. Il s’empara donc d’un digital book, un de ces livres électroniques qu’on trouvait dans toutes les spacio-gares et se plongea dans un bon vieux polar. Il venait à peine d’entamer le premier chapitre que l’écran du visiophone s’alluma. Avisant le logo qui identifiait son correspondant comme étant un membre des armées intercoloniales, Morris prit la communication. Le visage de son supérieur, le capitaine Keaton se matérialisa :
-Lieutenant Morris, dit-il, soyez prêt à décoller dans dix minutes, embarcadère nord. Trois navette de type Gaïa sont entrées dans le périmètre de sécurité et ont refusé de s’identifier. Vous irez à leur rencontre pour un vol de reconnaissance.
-Bien reçu capitaine. J’arrive immédiatement, répondit le lieutenant. Terminé !
L’écran redevint neutre et Morris s’empressa d’enfiler sa combinaison. Il était au comble de l’excitation. Ca faisait plus de deux mois qu’il n’avait pas piloté et encore était-ce juste un vol de routine…. Il était heureux qu’il se passe enfin quelque chose. C’était peut-être sa chance de montre ce qu’il savait faire ! Il fut à l’embarcadère bien avant les dix minutes qu’on lui avait imparties. Il salua le capitaine Keaton et ceux des autres pilotes qui étaient déjà arrivés. Comme le lui avait dit son supérieur, sa mission était simple… Ce qui ne signifiait pas pour autant qu’elle était sans risque. Il ne fallait pas oublier que les navettes Gaïa étaient utilisées par les peuples de nombreuses planètes, dont certains n’étaient même pas humains. Morris frémit à cette idée. Il n’avait encore jamais rencontré de EINH (Entité Intelligente Non humaine)… Dans le fond, c’était une expérience qui le tentait bien. Il se précipita donc dans sa propre navette, un rapide ARES cosmo-turbo et fut le premier à décoller. Les intrus, après avoir pénétré dans le périmètre de sécurité, n’avaient pas cherché à s’approcher davantage de l’ARTEMIS II. Ils s’étaient tout simplement placés en orbite autour de la base et avaient établi un troublant silence radio.
Conformément à la procédure, Morris tenta de les contacter. Sans succès. Il répugnait à l’idée d’ouvrir le feu sur eux, ainsi qu’il l’aurait dû. Aussi décida-t-il d’accoster la navette la plus proche afin de voir à quoi ressemblaient ses occupants. Mais tandis qu’il amorçait la manoeuvre, il fut saisi d’une étrange impression. C’était comme… une présence. Quelque chose ou quelqu’un qui se serait trouvé là avec lui et même à l’intérieur de lui. Quelqu’un qui notait chacun de ses gestes. Le lieutenant Morris soudain se raidit. Son ARES était tout près de la navette Gaïa à présent. Il se pencha sur son cockpit. Devant le hublot de l’appareil voisin, une créature s’agitait. Mon Dieu, c’était….
John se redressa et posa sa plume.Il contempla son oeuvre en silence. Dans la case, sur le papier, la bouche de ce brave lieutenant Morris béait de stupeur. Depuis deux ans maintenant, il dessinait les aventures du pilote. Son dernier album, « Panique sur l’ARTEMIS II » était en rupture de stock. Et lui même s’approchait de plus en plus de la gloire convoitée par tant d’auteurs. Sa vie aurait pu être parfaite s’il n’y avait eu sa petite amie, Carrie. Carrie et ses exigences… Il lui avait tout offert : son temps, son argent, son coeur. Puis il avait voulut lui donner aussi son nom et elle avait refusé. Alors pour la conquérir, il avait travaillé d’arrache-pied. S’il voulait qu’elle l’épouse, il devait atteindre le sommet. Il avait cessé de sortir. Il mangeait peu, ne dormait presque pas. Toute son énergie était focalisée sur son travail. Une clé tourna dans la serrure de la porte d’entrée et Carrie apparut. Elle avait l’air nerveux. John en l’embrassant nota son léger mouvement de recul. Il posa sur elle un regard interrogateur. La jeune femme pâlit.
-C’est fini, murmura-t-elle sans oser lever les yeux sur lui.
-Pardon ? fit-il abasourdi.
-Nous deux… c’est fini, répéta-t-elle en fixant le bout de ses pieds. Tiens, ajouta-telle en lui tendant la clé, je te la rends.
-Mais pourquoi ? s’écria le dessinateur. Qu’est-ce que tu me reproches ?
-Rien, répondit-elle en le regardant enfin. J’ai rencontré quelqu’un d’autre… Je suis désolée.
Anéanti, John la regarda passer la porte et disparaître de sa vie. C’est alors que cela arriva. Une drôle d’impression, le sentiment d’être observé…. comme si quelqu’un était tapi là dans un coin pour l’épier.
Je pose mon stylo et je soupire. C’est bizarre, ces derniers temps je me sens mal à l’aise. Où que je sois, quoi que je fasse, j’ai la sensation qu’on regarde par-dessus mon épaule. Mais le pire, c’est lorsque j’écris, comme en ce moment… comme si quelqu’un lisait les mots qui courent sous ma main.

La manouche

Posté : 4 août, 2015 @ 8:17 dans texte court | 2 commentaires »

gitane
« Petite, fais attention, y’a une manouche qui te suit ! »… Dire qu’il y a quelques jours à peine, je ne savais même pas ce qu’était une « manouche » ! Je venais tout droit de la région parisienne où je n’avais jamais entendu ce mot. Ici, en pleine campagne, les manouches faisaient partie du décor. C’est ainsi qu’on appelait les gens du voyage, tous les gens du voyage, peu importe d’où ils venaient. On crachait ce mot avec un certain mépris, parce qu’ils avaient mauvaise réputation : insolents, menteurs et voleurs… bref, ils faisaient peur. Avec mon expérience toute neuve, l’avertissement me glaça le sang.
Ayant fait sa BA, l’homme redémarra, me laissant seule avec le danger qui me menaçait. Je n’osai pas me retourner pour voir de quoi avait l’air cette créature qui me suivait, j’avais bien trop peur qu’elle ne prenne cela pour une provocation et qu’elle ne se jette sur moi. Je me suis contentée d’accélérer. Après tout, je n’allais pas très loin : la boulangerie se trouvait à cinq cents mètres… Dans le « bourg », j’espérais qu’il y aurait des gens et qu’ils seraient assez courageux pour me défendre en cas de besoin.
Malheureusement, elle avait le pas vif cette diablesse ! A présent, elle était suffisamment proche pour que j’entende le bruit de ses pieds nus sur le goudron. Affolée, j’ai commencé à courir. Elle aussi. J’allai droit devant, aussi vite que je le pouvais. Bondissante comme un poulain, je volais presque… mais ce n’était pas assez. Elle m’a rattrapée. J’ai senti sa main serrer l’étoffe de mon chemisier et je n’ai pas eu le choix : je me suis arrêtée et j’ai fait volte-face. Je me défendrais de mon mieux…
Nous étions face à face. Nous nous dévisagions. Elle avait de beaux yeux bleus et de longs cheveux blonds qui tombaient sur ses épaules. Ma peur s’était envolée. Certes, elle portait une vieille jupe qui n’allait pas du tout avec le vieux T-shirt qu’elle avait jeté par-dessus, certes elle n’avait pas de chaussures, ses pieds étaient noirs de crasse et elle ne s’était pas coiffée… mais je la connaissais. C’était ma chère petite soeur. Alors, je l’ai prise par la main et je l’ai ramenée à la maison non sans râler : « Non, mais tu t’es vue ? ai-je grondé sur un ton de reproche. On dirait une manouche ! »

le printemps

Posté : 29 juillet, 2015 @ 7:41 dans texte court | 2 commentaires »

acacia
Nat’ s’éveilla de bonne heure ce matin-là. La première chose qu’elle entendit fut un concert de moineaux, donné dans l’arbre près de sa fenêtre. La première chose qu’elle vit : le soleil, enfin revenu après un long hiver. Elle s’étira et soupira d’aise. Le printemps était là.
Pour une fois, elle se sentit en harmonie avec toute cette nature qui revivait. Pour elle aussi, l’hiver avait été interminable… même si cela ne devait rien au climat. A la fin de l’automne dernier, elle s’était disputée avec son mari, Alexis. Il était parti pour une soi disant « promenade » (destinée à se calmer), dont il n’était jamais rentré.
L’inquiétude l’avait rongée toute la nuit, puis des jours durant. La police ne lui avait pas été d’un grand secours. On lui avait clairement signifié qu’il devait s’agir d’une fugue, un cas courant, ce qu’elle avait fini par accepter. La colère alors, se l’était disputée au chagrin. Elle n’avait plus goût à rien. Les jours défilaient sans qu’elle ne s’en rende compte.
Mais aujourd’hui, c’était terminé. Elle se sentait revivre, éprouvait des besoins. Pour commencer, elle allait se préparer à manger. Puis elle irait se promener dans cette nature montagnarde qui reprenait des couleurs.
Cela lui fit le plus grand bien. Occupée à pleurer, elle avait oublié combien le paysage était beau. Beaucoup de choses avaient changé. Le chemin, tout en creux et en bosses, avait été aplani avec du remblai. De vieux arbres abîmés par la tempête avaient été débités en tronçons… Elle se détourna de ces transformations qu’elle jugeait nécessaires, mais malheureuses. C’est alors qu’elle tomba en admiration devant un acacia qu’elle avait toujours connu malingre, perché au-dessus du ravin. Il était à présent drapé de vert, touffu, comme si l’hiver cette année, lui avait été salutaire.
Nat’ s’en éloigna, le sourire aux lèvres, sans savoir qu’entre les racines de l’arbre, coincé sur la corniche, gisait la corps d’Alexis, entraîné là par une chute et achevé par le froid.

La tempête

Posté : 27 juillet, 2015 @ 5:25 dans texte court | 2 commentaires »

tnmerplagesable.jpg Les gouttes tombent, s’écrasent, trouent le sable de la plage désertée. Aujourd’hui souffle un vent à déraciner les arbres. Elane court. Ses longs cheveux sont emmêlés, sa robe est trempée, ses pieds sont nus. Mais elle s’en moque, elle court quand même. La pluie a lavé ses larmes, mais le chagrin demeure dans son coeur. La douleur l’a rendue folle, elle ne sait plus ce qu’elle fait. Elle ne voit que l’océan devant elle, l’océan qui l’appelle. Dans un coin de son esprit, défilent les images de l’accident : la dispute avec son fiancé, l’instant où le volant lui a échappé des mains, le long dérapage et le choc contre la rambarde de sécurité. Puis le moment, terrible, où elle s’est redressée, soulagée d’être encore en vie et qu’elle l’a trouvé lui, la nuque brisée, ses yeux morts, grands ouverts, la regardant fixement.
Elle court. Les vagues montent, s’enroulent et retombent en grondant. Ses pieds fendent l’écume. Sur sa peau meurtrie, elle sent la morsure du sel. L’eau est froide, les flots la frappent avec rudesse. Elle s’aide de ses bras pour avancer. Elle trébuche, avale de l’eau, se relève en toussant. Elle veut aller plus loin, là où le courant l’emportera. Une vague plus haute s’abat sur elle. Elle disparaît un instant pour réapparaître à quelques mètres de distance, contre les rochers.
Au dernier instant, une brusque envie de vivre, comme un remords, soudain la saisit. Dans un effort frénétique, elle tente de regagner la plage à la nage. Mais il est déjà trop tard et l’océan se referme sur elle. Elle tourbillonne un moment autour des rochers, jusqu’à ce que sa tête heurte la pierre. Inconsciente, elle sombre alors dans la froideur de sa sépulture marine…

 

Des rails

Posté : 18 juillet, 2015 @ 5:12 dans texte court | Pas de commentaires »

mn54.jpg Des rails

« C’est toujours la même chanson. Je suis tranquille. J’attends le train, je ne demande rien à personne et soudain, « elle » arrive… Une femme différente à chaque fois : une blonde, une brune, une rousse parfois, plus ou moins jeune, plus ou moins belle. Elle apparaît à l’autre bout du quai et se dandine droit vers moi.
Je détourne les yeux. J’essaie de lui faire comprendre que je ne suis pas intéressé. En vain. Elle se rapproche, elle se colle à moi. Si près que je sens son souffle sur ma peau. Si près que ses cheveux caressent ma joue. Sans honte, sans pudeur, elle s’accroche à moi…. alors je n’ai pas le choix, je dois employer la force !
C’est vrai Docteur, je l’ai repoussée… comme j’ai repoussé les autres… mais je vous assure que ce n’était qu’un accident si elle est… si elles sont tombées sur les rails, un malheureux concours de circonstances si le train les a écrasées ! Vous devez me croire ! Je ne voulais pas leur faire de mal…
C’est toujours la même chanson. Je suis tranquille. J’attends le train… »

le dernier voyage

Posté : 9 juillet, 2015 @ 5:38 dans texte court | 4 commentaires »

campagnearbrescheminnature.jpg Voilà des heures que Thérèse marchait dans ce long couloir. Elle ignorait comment elle était arrivée là et se sentait un peu perdue. Pourtant, l’endroit n’était pas désagréable. Il y avait cette odeur de fleurs qui lui flattait les narines et cette douce musique qui la revigorait comme un matin de printemps. D’ailleurs, ça faisait longtemps qu’elle ne s’était pas sentie aussi bien. La fatigue des dernières années s’était envolée, ses jambes étaient si légères ! Avec un petit rire ravi, la vieille dame esquissa un pas de danse. Quand elle releva la tête, elle aperçut une jeune fille qui la regardait en souriant.
-Sois la bienvenue Thérèse, dit-elle en lui prenant la main.
-Nous nous connaissons ?
-Je te connais… Je m’appelle Muerte.
-Muerte ? fit la vieille dame. Ca ne me dit rien…
-Peu importe… Allons-y, veux-tu ?
-Où ? s’enquit Thérèse.
-De l’autre côté ! répondit Muerte en l’entraînant.

Jocelyne lui tient la main. Elle a une grosse boule au fond de la gorge et ces fichues larmes qui ne veulent pas couler lui piquent les yeux. Les doigts de sa grand-mère sont si froids… Elle pose sa joue près de sa tête et la regarde. Le souffle léger de la dormeuse effleure son visage. Elle voudrait tant pouvoir l’aider à sortir de son sommeil ! Si seulement elle pouvait lui donner un peu de sa force, de sa jeunesse… La porte de la chambre s’ouvre doucement. Une blouse blanche apparaît.
-Mademoiselle, demande l’infirmière, vous voulez un café ?
-Non, merci, répond Jocelyne. Je veux juste rester avec elle…
La porte se referme.

Le couloir se termina enfin. Il débouchait dans une vaste prairie que traversait une rivière.
-Je suis déjà venue ici, murmura la vieille dame. Ca alors ! s’exclama-t-elle tout à coup. Là-bas… c’est la maison de mes parents ! C’est impossible… elle a été bombardée pendant la guerre !
-Approchons nous, suggéra Muerte.
Elle l’emmena sous une fenêtre. A l’intérieur, une famille dînait : le père, la mère, trois grands garçons et une petite fille blonde. En le voyant, Thérèse tressaillit :
-C’est moi, dit-elle. C’est moi lorsque j’étais enfant !
Elle s’appuya contre la vitre pour mieux voir. Des larmes roulèrent sur ses joues.
-Je me souviens, reprit-elle. Ce fut le dernier repas que nous fîmes tous ensemble. Ensuite, mon père et mes frères sont partis se battre : nous ne les avons plus revus…
-Je sais tout cela, dit Muerte. Tu n’as pas besoin de m’expliquer. Viens, nous avons d’autres souvenirs à visiter…

Jocelyne se réveille brusquement. Elle met un instant à se rappeler où elle est. Puis son regard tombe sur le lit et tout lui revient : le chagrin, la rage de se sentir impuissante. Tendrement, elle caresse la joue de la malade. Sa peau est de plus en plus froide. Elle remonte la couverture sur la vieille femme. Autour d’elle, les écrans des appareils clignotent. L’un d’eux surtout monopolise son attention : l’électrocardiogramme. Il répercute les battements du coeur à l’infini, décompte les derniers signes de vie. La vie… Est-ce que c’est ça la vie ? Etre relié à des dizaines de machines, ne plus savoir qui on est ? Ne plus avoir conscience de se qui se passe autour de soi ? Etre là, comme un cadavre… un cadavre qui respire, certes, mais inerte, incapable d’entendre ou de sentir…
Jocelyne allonge le bras. D’un coup sec, elle arrache les fils. Un peu hébétée, elle ne réagit pas aux voyants qui s’affolent et au « bip » qui soudain résonne à ses oreilles. Elle reste plantée là, devant sa grand-mère dont la poitrine a cessé de se soulever. Une équipe médicale entre dans la pièce. On la pousse vers la sortie sans ménagement. Les blouses blanches s’agitent, puis le calme revient. La vieille dame est morte. Jocelyne cache son visage entre ses mains et se met à pleurer.

-C’est drôle, dit Thérèse. J’ai eu une vie bien remplie et pourtant, il a suffi de quelques minutes pour en faire le tour…
-Le temps, l’espace : oublie tout ça ! fit Muerte en haussant les épaules. Notre voyage s’achève. Vois-tu ce mur de lumière ?
Thérèse acquiesça.
-Quand tu l’auras passé, tu seras sur l’autre rive… définitivement.
-Il n’y aura pas de retour possible alors ?
Muerte ne répondit pas. Comme un voile qui se déchire, la prairie où elles se trouvaient disparut. Sous leurs pieds se déroulait une étrange scène. Des gens vêtus de blancs étaient regroupés autour d’un lit d’hôpital. Visiblement, ils se démenaient pour ramener une femme à la vie. De l’autre côté du mur, dans le corridor, une autre femme était assise. Son corps était secoué de sanglots.
-Jocelyne ! cria Thérèse. Jocelyne, je suis là !
Mais la jeune femme ne tourna pas la tête et continua à pleurer.
-Elle ne n’entend pas, dit Muerte.
-Il faut que je l’aide… que je lui dise que je vais bien !
-Tu ne peux plus rien faire pour elle.
-Mais enfin, s’exclama la vieille dame, je ne peux pas la laisser toute seule !
-Ne t’inquiète pas… Quand son heure viendra, je serai là.
Un instant encore, elles demeurèrent près de Jocelyne. Les médecins passèrent devant elle, emportant le corps sur un charriot. Alors seulement, Thérèse et Muerte quittèrent la jeune femme.

Jocelyne se lève. Il fait presque nuit. Tout est silencieux. Elle prend son sac à main sur l’épaule et se dirige vers la sortie. Elle descend l’escalier, trébuche, se reprend. C’est dur de réaliser que tout est fini.

 

Sommeil végétal

Posté : 6 juillet, 2015 @ 5:08 dans texte court | 6 commentaires »

 

tnfleursbleuesblanchesviolet.jpg Le soleil a fini de lécher les murs de béton et l’obscurité peu à peu, a envahi les lieux. De l’autre côté, dans la rue, les néons se sont allumés. Les maisons, les voitures, les gens ont pris une teinte blafarde. Tout semble gris et sale.
Coincé entre de hautes bâtisses, un petit jardin se dresse vaillamment. Les lumières électriques ne l’atteignent pas. En son sein dorment quelques pauvres fleurs épuisées d’avoir tendu le cou pour saisir un peu de jour. La tête baissée, leurs feuilles pendant sur le sol, elles ont l’air vaincu.
Soudain, un frémissement les agite. Comme surgies de nulle part, de minuscules créatures s’échappent de leurs pétales flétris. Elles sont pâles, ternes, mais les fleurs ont rêvé pour elles des ailes de lumière, afin qu’elles s’élèvent vers les cieux. Là-haut, au-dessus des tours de verre, les étoiles scintillantes les appellent.
Leurs ailes sont lourdes… trop lourdes pour leurs petits corps. Cependant elles luttent courageusement et montent, montent vers les lueurs du ciel qui les attirent. Dans un effort pathétique, leurs mains minuscules se tendent vers l’objet de leur désir. Une plainte douloureuse jaillit de leurs lèvres. Parmi les bruits de la ville, ce n’est guère plus qu’un vrombissement d’insecte.
Un vent léger se lève qui les rejette vers la terre. Elles voudraient repartir encore, tenter de nouveau leur chance avant que les étoiles n’aient disparu. Hélas, les fleurs avides de soleil s’éveillent déjà et happent sous leurs corolles délavées les petits êtres terrassés. Le sommeil ferment leurs paupières et avec un soupir las, les créatures féeriques rêvent d’espace et de liberté…

 

le cycle de la vie

Posté : 4 juillet, 2015 @ 5:52 dans texte court | 8 commentaires »

 

Il y a quinze ans… j’avais quinze ans. J’éprouvais un plaisir tout particulier à faire enrager mes parents qui ne me comprenaient pas. Je les trouvais vieux. Je les trouvais bêtes. Mon père surtout, qui ne voulait pas que je sorte avec des garçons. Il m’enfermait dans ma chambre le soir et gardait la clé… sans penser aux fenêtres ! Il croyait que j’avais le vertige et que je n’oserais pas passer par le toit. Pauvre papa ! S’il avait su… Dès qu’il tournait les talons, je me glissais le long de la gouttière et j’allais rejoindre ses garçons qu’il m’interdisait d’approcher !
Quant à ma mère… sa douceur, sa patience m’agaçaient. J’adorais la faire sortir de ses gonds et pour y arriver, j’employais toute mon imagination. Ce fut d’abord mon aspect extérieur que je soignai pou la choquer : jupes ultra courtes, couleurs criardes, maquillage outrancier. Dans la foulée, mon langage devint grossier. Et comme si ça ne suffisait pas, je lui faisais part de mes projets d’avenir, tous plus farfelus les uns que les autres, mais qui avait au moins un point commun : j’allais arrêter l’école !
En y repensant aujourd’hui, je me dis que j’étais la pire des pestes, ingrate et méchante. Mes parents n’avaient pas d’autre tort que de souhaiter mon bonheur… J’y songe d’autant plus ces derniers temps que ma propre fille approche de ses quinze printemps. L’époque a changé et je n’ai nul besoin de l’enfermer à double tour. De toute façon, ça ne servirait à rien. Le danger est dans sa chambre, dans ce maudit ordinateur que j’ai eu la bêtise de lui offrir, où elle tient son « blog », un endroit virtuel dont je suis tenue à l’écart et où elle invite qui bon lui semble.
Jour après jour, je la regarde grandir et mon inquiétude grandit avec elle. Elle me ressemble. Ses jupes raccourcissent, son maquillage devient plus lourd… Elle change. Bientôt quinze ans ! Ce week-end, j’irai voir mes parents : j’ai besoin de quelques conseils !

Une douce chanson

Posté : 3 juillet, 2015 @ 5:43 dans texte court | 4 commentaires »

La maisonnée est endormie… N’empêche que j’entends le murmure monter : « Une chanson douce que me chantait ma maman. En suçant mon pouce j’écoutais en m’endormant. » Ce n’est pas une hallucination, je l’entends clairement et puis… je connais cette voix. Lentement elle se rapproche et le murmure est de plus en plus audible.
« Cette chanson douce je veux la chanter pour toi »… promet la voix. J’ai remonté le drap au-dessus de mon nez, étonnée que personne d’autre ne soit réveillé par ce murmure qui enfle. Il gravit les marches, frôle le mur du couloir. Il est derrière ma porte.
« Car ta peau est douce comme la mousse des bois ». Les gonds grincent. La porte s’ouvre tout doucement. Je ne le vois pas encore, mais je respire son odeur, ce parfum bon marché dont il s’inonde avec obstination. « La petite biche est aux abois dans le bois se cache le loup. Ouh ouh ouh ouh… » Il se rapproche.
Ses mains velues se posent sur le drap qu’elles tirent d’un coup sec. J’étouffe un cri de terreur. Il rit. L’enfer recommence comme chaque soir. J’essaie de m’évader au moins par la pensée, mais la chanson, « sa » chanson s’est imprimée dans ma tête et me ramène à lui quoi que je fasse.
Il repart en silence, me laissant seule et sale. Et moi, je pense à la suite du couplet… »mais la brave chevalier passa. Il prit la biche dans ses bras ». Où est-il ce chevalier ? Cinq ans que ça dure ! Cinq ans que je suis la chose de ce pervers que ma mère a épousé et qu’elle m’oblige à appeler « Papa » ! Personne n’est venu me sauver…
Dans six mois, j’aurai dix-huit ans. Je m’en irai. J’ai déjà écrit les lettres que je lui enverrai. Des lettres où tout ce qu’il m’a fait subir est détaillé. S’il ne veut pas que je les montre à tout le monde, il devra me payer. Oui, dans six mois, c’est moi qui le ferai chanter !

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